"ce que nous disent les mangas", d’accord ou pas d’accord ?
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dimanche 20 janvier 2008, par rambijey
"En fait, la tonalité générale des mangas épouse les préoccupations et l’imaginaire de cette fin de vingtième siècle. En cela, leur discours dépasse le contexte asiatique, pour concerner aussi l’Occident : les histoires sont emplies de nouvelles technologies, les personnages sont dotés de pouvoirs surnaturels ; la technique martiale triomphe, se posant comme le corollaire de la bravoure et de l’héroïsme, et réduisant le courage seul et nu à de la stupidité. Or c’est sous l’égide d’une mystique de la technologie et de son omnipotence que le Japon, suivant en cela notre modèle, s’est construit depuis 1945." [...]
" La facilité avec laquelle les mangas s’imposent tient autant à leur pragmatisme qu’à la faiblesse de résistance qui leur est opposée. Il n’est pas de combat culturel mineur qui mérite l’indifférence ou la résignation. Les mangas devraient faire reprendre conscience de cela. Sauf à hypothéquer, encore une fois, sous couvert de logique économique, un pan supplémentaire du patrimoine culturel européen."
source de l’article : "ce que nous disent les mangas"
Pascal Lardellier, professeur de sciences de la communication à l’université de Bourgogne a pu écrire en 1996 un article sur les mangas nommé, "ce que nous disent les mangas". Il tente d’étudier, il y a plus de dix ans cela, l’import du manga en France et en étudie les contours, à savoir notamment la narration, le style graphique, le rapport à l’objet. L’article est souvent assez dénigrant. Je ne suis pas forcément d’accord avec tous les éléments indiqués, notamment avec le leit motiv de l’article, celui-ci indiquant en filigrane que la résistance doit être menée à l’égard des mangas et s’inscrit plutôt dans une logique de blocage. En effet, selon moi la BD traditionnel et le manga doivent coexister, créer de nouvelles synérgies (comme le manfra, ou le travail de Ankama et de Shogun manga) plutôt que de s’opposer. Cet article pousse à l’opposition, et c’est bien dommage. Mais il est assez intéressant car il montre bien la perception du manga dans les années 90 (qui subsiste d’ailleurs encore aujourd’hui) et parce qu’il apporte tout de même des explications demeurant exactes. Si quelqu’un a un avis sur cet article, je serais ravi de l’entendre !
Une petite modification de l’article pour dire que j’ai pu trouver un commentaire de cet article par un lecteur révolté. je me permets de recopier l’article, tout en indiquant la source, car le commentaire a été ecris en 1997, sur un hébergement multimania horrible, et avec des erreurs de codage... Si je l’ai relevé, c’est parceque selon moi, ces deux articles démontre assez bien l’opposition des idées sur le manga dans le milieu des années 90, sachant que selon moi, le commentaire comporte aussi selon moi un jugement un peu hatif. L’analyse faite par l’auteur de la violence dans le manga en tant d’exutoire est selon moi assez juste (voir sur le sujet le livre dreamland Japan) même si effectivement le manga ne peut pas se résumer à la violence...
source : http://membres.lycos.fr/lafargue/mangas/aire.htm
"p>Commentaire par Jean-noël et Nathalie Lafargue
L’article reproduit ci-dessus prétend décoder la bande-dessinée japonaise mais son intérêt réside principalement dans le fait qu’il constitue un dictionnaire des idées reçues sur le sujet. Le plus étonnant est encore qu’il ait été publié dans le Monde Diplomatique, journal que par ailleurs, nous apprécions beaucoup. Notre surprise a été grande en découvrant ces propos teintés d’une inquiétude exagérée qui n’est pas sans rappeler les réactions hystériques qu’ont pu provoquer d’autres phénomènes de mode, tels que le rock & roll ou les comic books. Il ne s’agit pas ici d’une question de goût et d’esthétique, car le propos de l’auteur est d’analyser la percée récente des mangas dans le monde occidental et de spéculer sur les raisons de leur succès. Maître de conférence à l’université de Nice-Sophia antipolis, Pascal Lardellier a lu Le ras-le-bol des bébés zappeurs, de Ségolène Royal mais n’a visiblement fait que survoller L’univers de Mangas, de Thierry Groensteen, qui lui aurait au moins prouvé que l’ampleur et la diversité des productions japonaises en bandes-dessinées interdit toute opinion tranchée à leur sujet. Tout laisse supposer qu’il n’a fait que regarder les mangas et n’en n’a lu véritablement aucun. Or la bande dessinée, manga ou pas, est un genre littéraire et graphique (l’un dans l’autre plutôt que l’un et
l’autre). Nous ne mettons pas en doute la bonne foi de Pascal Lardellier mais nous pensons qu’il a rédigé cet article alarmiste et souvent réducteur en s’appuyant sur des préjugés qu’il a cherché a démontrer plutôt qu’en se documentant et en menant une véritable réflexion sur le problème (à supposer, d’ailleurs, qu’il y en ait vraiment un). Nous nous permettons ici de commenter cet article en hypertexte : nous ne sommes pas des spécialistes de la question aussi nous avons simplement voulu souligner les énormités et chercher d’autres éléments de réponse à ces questions.
Ces personnages aux noms poético guerriers : Ce qui nous a le plus gêné dans cet article, c’est que les arguments se télescopent pour épouser les préjugés du rédacteur. En témoigne cette première phrase : on se demande bien ce que les noms d’Akira ou de Dragon Ball ont, intrinsèquement, de poético guerrier ? Le reste de l’article est de la même veine, truffé de raccourcis, de généralisations et d’amalgames : ainsi, l’ensemble de la production de mangas est mise dans un seul et même panier, de même que sont traités sur le même plan les bandes dessinées et les dessins animés.
Depuis quelques mois, ils saturent l’espace médiatique : L’article vient, sur ce point, un peu tard ... On est loin de l’époque où l’on trouvait de nombreux dessins animés japonais sur nos chaînes. Le seul qui soit encore diffusé pour le moment (sur les chaînes de télévision accessibles à tous) est « Sans famille » (d’après le roman d’Hector Malot). Avec 5 séquences d’une vingtaine de minute par semaine, on est bien loin de la saturation et on serait même plutôt proche du manque. Car il faut voir ce que l’on propose, en échange, à nos enfants... Donnez-vous donc la peine de regarder Widget, Princesse Starla, Quasimodo, Denver ou (le pompon !) les fameuses Tortues Ninja (aucune production japonaise là-dedans) et vous comprendrez alors ce que signifie réellement un dessin animé de qualité exécrable, avec un graphisme nullissime, des personnages et un scénario sans relief. Beaucoup de gens ne se donnent pas la peine de regarder les programmes qu’ingurgitent leurs chères têtes blondes mais s’estiment néanmoins en droit d’en faire de virulentes critiques. Ce n’est pas notre cas et c’est pourquoi nous pouvons dire en toute bonne foi que la plupart des dessins animés japonais que nous avons pu suivre, s’ils n’étaient pas toujours parfait graphiquement, avaient au moins le mérite de proposer des intrigues que nous avons suivies avec un grand plaisir. Car la grande force du dessin animé japonais, c’est qu’il ne propose pas que des séries (chaque épisode fonctionne selon un même schéma) mais aussi des feuilletons, c’est à dire un récit qui se poursuit d’épisode en épisode. La différence n’est pas mince. Une série permet difficilement aux héros d’évoluer ; elle n’offre pas de grandes surprises puisque les rebondissements suivent sagement une trame prédéterminée ; elle n’introduit que très rarement de nouveaux personnages, hormis ceux qui servent ponctuellement les besoins d’une intrigue. Le feuilleton, en revanche, offre d’innombrables possibilités. On peut aussi arguer que c’est un bon moyen de tenir le spectateur en haleine et de le fidéliser : manquer un épisode revient à manquer une tranche de vie dont les détails seront peut-être importants par la suite. C’est peut-être vrai, mais au final, le résultat est quand même beaucoup plus intéressant. Et pour consoler les grincheux, nous terminerons ce paragraphe en attirant l’attention sur les deux autres feuilletons présents actuellement sur le petit écran qui ont été réalisés (oh miracle !) par de gentils occidentaux et sont de bonne qualité : les aventures de Tintin et celles de Don Quichotte sont diffusées tous les soirs en semaine, respectivement à 16h40 sur la 3 et à 19h sur Arte. Avis aux amateurs !
Simplicité : Il est vrai que les mangas sont faits pour être lus rapidement, c’est à dire avec un oeil dynamique. Cela dit, les scénarios, situations et personnages ne sont généralement simples en rien. Au contraire, des séries à rallonges comme Dragon ball, qui s’étirent sur des milliers de pages, suivent le héros Son Gokku depuis sa petite enfance, et ont accumulé au passage des dizaines de personnages à la personnalité très marquée. Le fil de l’histoire est cohérent (relativement à son univers interne évidemment). Il est vrai cependant, que certaines séries réutilisent à outrance un même schéma de scénario (Sailor Moon par exemple) mais en cela, elles ne sont en rien différentes de certaines bandes dessinées ou dessins animés occidentaux (lisez les aventures d’Iznogood, suivez les épisodes de Scoubidou ou, pire, des Tortues Ninja...).
Walt Disney : le monde diplomatique faisant l’éloge des produits Disney : on aura tout vu. Hors plaisanterie, l’auteur oppose ici deux productions qui ne sont pas sans rapport. Blanche neige comptait vingt-quatre (et pas vingt-cinq) images dessinées par seconde. Porco Rosso - et tous les films signés par Myiazaki n’en comptent pas moins. Les films plus récents et les sous-produits télévisuels de chez Disney en comptent une moyenne de 12 à 18, ce qui est, effectivement, le double de ce que proposent la plupart des petits dessins animés japonais. On peut, en schématisant un peu, dire que la production japonaise de dessins animés compte 3 standards : la série télévisée, d’une qualité effectivement assez moyenne sur un plan purement technique (mais avec, très souvent, d’excellent scénarios), le dessin animé conçu pour être diffusé, en complément des séries, sur cassette vidéo (leur qualité est très variable, mais on peu considérer qu’elle est supérieure aux versions télévisées), et le long métrage, qui couronne une carrière d’auteur et est déstiné à une exploitation en salle. Ce dernier est parfois d’une qualité face à laquelle les productions Disney peuvent bien aller se recoucher. Pour ce qui est des séries, il ne faut pas perdre de vue qu’elles sont tirés de bandes dessinées dont le graphisme est extrêmement dynamique et expressif, proche du croquis. Certaines images fixes (les dessins animés nippons regorgent de plans fixes d’une seconde ou plus) ne pourraient être rendues par le mouvement, soit qu’elles évoquent la vie intérieure (physique et cérébrale) des personnages, soit qu’elles marquent un temps. J’entends par là que ces images statiques sont toujours justifiables scénariquement. Il est vrai cependant que ces plans ont parfois tendance à s’éterniser et on imagine les économies qu’ils entrainent. Plus généralement, les ruses utilisées dans les dessins animés japonais pour réduire les coûts sont souvent assez intelligentes et respectent l’esprit manga, même si on est en droit d’en critiquer certaines, telles que la réutilisation exagérée d’images.
souffrance : Effectivement, on ne souffre pas à Mickeyville...Et on souffre beaucoup dans les productions japonaises. Mais on y fait bien d’autres choses qui ne se font pas non plus à Mickeyville : se remettre en question, faire des choix, naitre, aimer, avoir une famille, veillir, mourrir... Au fond, ce qui choque, ce n’est pas tant la représentation de la souffrance (on la trouve aussi dans nombre de bandes dessinées occidentales) c’est le fait que l’on en parle aussi "librement" dans des récits qui s’adressent à des enfants. Les manga ne sont pas aussi asseptisés et manichéens que la moyenne des productions occidentales ... Popeye et Brutus se cognent dessus sans répis mais sans trop en patir non plus. Jerry balance une enclume sur la tronche de tom qui en ressort avec une bosse, mais sans plus. Dans un manga, quand on se prend un coup, on le sent ( à moins d’être un super ninja ou je ne sais quoi encore, mais là aussi, des risques existent). Plus généralement, le bien et le mal ne sont pas autant caricaturés que dans les dessins animés occidentaux : on trouve bien sur des gentils et des méchants mais les méchants peuvent parfois devenir de précieux alliés, changer de camp, se repentir ou être pardonnés tandis que le héros peut parfois faire la preuve de ses plus vilains défauts.
mise en page : Cette vision apocalyptique des mangas colle mal avec l’idée évoquée plus haut d’une lecture extrêmement aisée. En fait, l’auteur semble conserver comme référence Les aventures de Mickey, car il y a assez longtemps que les auteurs de bande-dessinée européens voient la page - et même la double-page - comme un tout, sachant qu’ils n’empêcheront pas l’oeil de vadrouiller hors de l’enchainement linéaire des cases. Une bande-dessinée n’est pas un story-board. Si on doit bien reconnaitre une qualité aux mangas, c’est bien la créativité et l’originalité en matière de mise en page !
Le problème de cette violence est qu’elle n’est pas parodiée, mais directe, froidement réaliste, ... il n’y a aucune dimension burlesque dans cette brutalité, imposée comme punition ou épreuve physique et morale : Ce type de propos laisse deviner à quel point le regard que porte l’auteur sur les mangas est superficiel. Il suffit d’en avoir lu quelques-uns pour se convaincre que cette affirmation n’est en aucun cas généralisable. Ranma se faisant bombarder de farine par une de ses fiancées ou San Goku jouant à cache-cache au cours d’un combat avec le terrible tueur Tao Pai Pai ... en voilà de redoutables scènes de brutalité d’un réalisme insoutenable ! Les mangas sont souvent d’une drôlerie, d’une fantaisie et d’une liberté de ton qui froisserait presque nos imaginaires cartésiens ... Prenons encore une fois l’exemple de Ranma. Un garçon qui se transforme en fille lorsqu’il est aspergé d’eau froide et redevient lui-même sous l’action de l’eau chaude, ceci suite à une chute dans un lac ensorcelé en chine : c’est déjà bien incongru et une intrigue occidentale s’en contenterait largement ... Rajoutez-en et l’histoire perd toute crédibilité ! Eh bien non, le Manga, lui, n’hésite pas : le père se transforme en panda et un ami en petit cochon sans que l’auteur se sente tenu de nous donner de grandes explications pseudo-scientifiques pour excuser son audace. Beaucoup de mangas ne s’encombrent pas de soucis de réalisme ou de cohérence. Ils nous racontent une histoire, comme celles que l’on invente parfois pour ses enfants, où l’intrigue se plie à l’imaginaire. C’est cette liberté qui permet au spectateur, même le plus jeune, d’avoir une distance avec le récit qu’on lui fait . On lui montre très clairement que c’est pour de faux, que c’est pour rire. Enfin, ne généralisons pas, là non plus : il existe aussi des mangas plus réalistes (un certain nombre étant d’ailleurs tirés d’oeuvres occidentales) mais on peut se demander si un dessin animé tel que Princesse Sarah (qui a du être jugé comme une histoire gentillette par les mères de famille) n’est pas, dans le fond, beaucoup plus sadique qu’un délire aussi exubérant que Dragon Ball (mis au pilori par les âmes bien pensantes).
Censure en France : En fait, ce n’est justement pas les scènes de violence qui sont censurées chez nous, mais :
- L’humour scatologique : flatulences, rots, inconvenances diverses (c’est bien dommage car les enfants trouvent généralement cela très drôle).
- Les seins ! Dans tous les mangas, on voit des seins (seul carractère sexuel qui puisse être montré directement là-bas quel que soit l’âge des lecteurs).
- Toute évocation de la sexualité (et pourtant, elle est traité, dans les produits japonais destinés aux enfants, d’une façon tout à fait intéressante), et plus encore, de l’homosexualité.
Pour le reste, certaines séries présentées ici à des enfants ont été conçues là-bas, pour des adolescents ou des adultes (Cobra, Ken). Si certaines scènes d’une série populaire comme Dragon Ball sont effectivement très violentes (décapitation, coups ’fatals’...), on peut dire à leur décharge que cette violence-là n’est jamais vécue par le public comme anodine ou abstraite. Leur caractère exceptionnel ne laisse pas de doute quant à la morale qu’on doit en tirer. Mais les dessins animés ne sont rien d’autre que des dessins animés. La distance de l’enfant à ce média est très grande. Le journal télévisé, censé évoquer la vérité est de ce fait même bien plus angoissant.
Personnages : A la fois stéréotypés et ambigüs ? Passons. Comme dans la mythologie greco-romaine ou comme dans la plupart des grandes séries tant américaines qu’européennes, les caractéristiques de chaque personnage sont assez figées : Mickey défend la propriété privée avec un sourire niais et Obélix est sympathique, fidèle et susceptible... Les héros de mangas sont beaucoup plus humains et étonneraient plutôt par leurs changements d’humeur : City hunter (Nicky Larson), par exemple, est un détéctive privé plus que compétent qui perd néanmoins tous ses moyens, son sérieux, ses principes et le respect qu’il a de lui-même lorsque passe un jupon. Il fait alors figure d’adolescent attardé et libidineux, et fait malgré lui tout son possible pour que ses violents coups de foudres ne reçoivent jamais le plus petit succès.
asiatiques : Le manga qui a rencontré le premier grand succès de librairie aux états-unis est Akira, dont les héros sont visiblement asiatiques (même si le "type" asiatique est bien moins marqué dans l’esprit des interéressés eux-mêmes que dans l’imaginaire collectif européen hérité de la colonisation). Il faut ajouter que les mangas ont toujours été destinés au marché interieur japonnais, infiniment plus rémunarateur que le marché d’exportation : un seul volume de Dragon Ball est vendu à plus d’un million de nippons, et seulement quelques soixante mille français (une des meilleures ventes de mangas chez nous !) . Pour finir, les "grands yeux" sont hérités d’Ozamu Tezuka, le véritable fondateur du manga moderne, qui lui-même ne faisait que s’inspirer de... Walt Disney. Ils sont un critère
"kawaï" (mignon) : par exemple, dans le manga "Nori Taka", tous les personnages ont des yeux en amande, sauf la belle jeune fille de la classe qui est, elle, affublée d’yeux immenses. Enfin, nombre de mangas "émouvants", pour la plupart des adaptations d’oeuvres littéraires occidentales du 19e (Sans famille, Princesse Sarah, Nello, Tom Sawyer...), ne sont pas censés comporter de personnages asiatiques.
Expression : L’expression (notamment par le biais de la caricature) est le principal objet d’attention des dessinateurs japonais depuis Hokusai et Sharaku. Beaucoup de grimaces, c’est vrai, mais le visage n’est pas, loin s’en faut, le seul outil des dessinateurs de mangas pour rendre leurs personnages expressifs :
- Le hors-case : le fil de l’intrigue peut très bien changer du tout au tout le sens de l’expression d’un visage
- Les marqueurs sémantiques : Une goutte de sueur flottant au dessus ou à côté du visage d’un personnage signifie qu’il est extrèmement embarassé. Une libellule qui passe a un sens comparable à notre "un ange passe". Un saignement de nez démontre une grande excitation sexuelle...
- La morphologie : le corps et ses attitudes ont une importance aussi grande que le visage.
- Le graphisme : si un personnage est amoureux (et sérieux), le dessin deviendra généralement "kawai". S’il est au contraire assailli par des sentiments mesquins, il deviendra au contraire très carricatural. Or, ce changement de graphisme (déroutant pour les gens de Mickeyville - un endroit très "lisse") reflète toujours l’état intérieur du personnage - que le lecteur est donc appelé à partager - et non la vision que les autres protagonistes de l’histoire sont censés avoir de lui. Le manga utilise donc un graphisme subjectif particulièrement intéressant et original, dont peu à peu des auteurs de bande dessinée "savante" occidentale s’inspirent : Mattoti, Muñoz, Sienkiewicz, mais aussi Bill Watterson (Calvin et Hobbes).
Gorgone : La paranoïa de l’auteur monte ici d’un cran : les braves enfants occidentaux sont abrutis, hypnotisés par les mangas des méchants asiatiques impérialistes (et ricanants) ! Ainsi, ils accepteront de finir leurs soirées dans quelque restaurant karaoké après avoir travaillé pour un salaire de misère et sans protection sociale dans les usines Toyota et avant d’aller se coucher dans des chambres d’hotel à peine plus spacieuses que des machines à laver... Hum ! Le péril jaune effraye toujours. Pour avoir une intéressante vision du japon, nous conseillons la lecture des deux livres de Boilet et Peeters cités dans la bibliographie.
Jeux vidéo : Le diable est partout ! On pense aux "documentaires de fiction"
américains de la guerre froide qui ont accompagné les lois anti-comics (voir le documentaire Comic book confidential). On y voyait des enfants qui, après lecture des "horror comics" (humour noir) de l’époque se mettaient à adopter un comportement nerveux, puis agressif avant de s’adonner à l’alcool, au tabac et à la violence, voir au meurtre. Ces fims sont d’ailleurs un bel hommage aux horrors-comics qu’ils dénoncent : aussi absurdes. La bande dessinée comme moteur de la délinquance (et de l’analphabetisme) est un vieux spectre que l’on agite avec un certain succès populaire depuis cette époque, mais que toutes les études contredisent sans ambiguïté : les grands lecteurs de bande-dessinées comptent aussi parmi les plus grands consommateurs de littérature en général, et la délinquance, au japon, est rarissimme.
des personnages si peu attachants : Point de vue que l’auteur aura du mal à faire partager à tout lecteur de manga. De chaque série se dégagent au moins quatre ou cinq personnages très humains. Chaque semaine au japon un classement très suivi des personnages les plus appréciés par les lecteurs de mangas est établi. Or, contrairement à ceux qui ont été fait ici (je pense notamment au référendum de Spirou), ce classement intègre indistinctement les personnages principaux et secondaires. Par exemple, la célèbre Sailor Moon, de la série du même nom - cancre capricieuse et futile - remporte bien moins de suffrages que ses co-équipières.
épouse les préoccupations et l’imaginaire de cette fin de vingtième siècle : Il existe une grande variété de mangas, traitant de toutes sortes de préoccupations, pas forcément si « fin de siècle » que ça. Si les mangas ont tant de succès, c’est probablement parce qu’ils sont, pour une grande majorité d’entre eux, comparables à une nouvelle forme du roman populaire. Peut-être est-ce plutôt le mode de récit et son support qui, justement, correspondent à nos aptitudes et à nos goûts « fin de siècle ».
un martèlement publicitaire incantatoire : Je vois mal à quel martèlement publicitaire l’auteur fait allusion : mis à part Dragon Ball, les produits dérivés, disques, etc. ne sont disponibles qu’en importation. Excepté pour les longs métrages, il n’y a ni affiches, ni annonces, ni films publicitaires pour les mangas - à ma connaissance en tous cas. Reste les jouets mais ils concernent très peu de séries et les dessins animés américains ne sont, sur ce point, vraiment pas en reste (Batman, Tortues Ninja et autres).
réduisant le courage seul et nu à de la stupidité : Je ne dirais pas cela. Les arts martiaux sont effectivement très importants, surtout dans les mangas "pour garçons", mais ils sont le moyen que se donnent les héros pour utiliser leur courage. En fait, dans la plupart des cas, on insiste énormément sur les sacrifices que demande l’acquisition de ces techniques. Et puis cette manière de voir n’est pas universelle. Que ce soit dans les productions "Kawai", comme Candy Candy, destinées tout d’abord aux filles ou dans des séries tous publics, comme Démethan, les héros n’ont de "super-pouvoir" que leur bonne nature et leur courage, justement.
technologie : Non, elle est souvent traitée d’une manière humoristique et distanciée me semble-t-il, y compris dans les mangas qui appartiennent purement au domaine de la science-fiction (appleseed, gunm...)
la fin du millénaire : Cette superstition du calendrier est une préocupation purement chrétienne et occidentale. Comme c’est le cas pour les américains du nord, les grandes catastrophes sont réelles pour les japonais, et même, attendues avec crainte (tremblements de terre). D’autre part, n’oublions pas qu’ils se sont quand même mangé deux bombes atomiques : c’est assez pour marquer, et ce pour très longtemps, l’imaginaire collectif. La catastrophe apocalyptique est effectivement un grand thème de manga (Akira pour n’en citer qu’un). Je ne suis pas sûr qu’il soit perçu de la même façon ici.
femmes : Ce petit à-côté
(curieusement amené dans l’article) mérite d’être développé.
La condition des femmes, au japon, est relativement en retard sur
celle qui a cours ici. Les japonaises s’expriment d’une manière
différente de celle des hommes (au point que certains
n’hésitent pas à avancer le fait qu’il y a deux langues
parlées diférentes au japon), leur place dans les entreprises
est relativement odieuse, etc. Mais beaucoup de jeunes femmes
aspirent à un changement.
Dans les mangas, justement, les femmes prennent une revanche souvent éclatante sur les hommes et les valeurs traditionelles qui leur servent de "trône" dans la société japonaise. Dans Dragon Ball, ChiChi, épouse du héros Son Gokku, incarne l’épouse traditionelle - une mégère aux préoccupations exclusivement matérialistes (son mari et ses enfants ne sont autorisés à sauver le monde qu’à condition de finir repas et devoirs). Elle est distanciée de loin dans le coeur du public par Bulma, éternelle adolescente revêche à toute autorité, notamment masculine, ce qui n’en fait pas pour autant un être assexué (puisqu’elle aura, au cours de la série, un époux et un fils sans pour autant renoncer à son indépendance).
Dans bien d’autre publications, les femmes (ou plus souvent les adolescentes) sont à la fois fortes et entreprenantes. Les femmes auteurs de bandes dessinées sont beaucoup moins rares là-bas qu’ici. Mais le plus intéressant est sûrement la grande vague de séries tous publics qui décortiquent les rapports entre hommes et femmes - garçons et filles.
La toute première série du genre, Princesse Saphir,
d’Ozamu Tezuka avait pour héroïne l’unique héritère d’un
trône qui ne pouvait revenir qu’à un garçon et qu’on avait
travesti depuis sa naissance afin qu’elle succède à son père.
L’intrigue redondante de la série tourne autour du risque et de
la crainte d’être démasquée. On imagine le trouble savoureux
qui a assailli le public enfantin de la série, les questions de
distinction sexuelle étant au centre de la libido des enfants et
pré-adolescents (et après d’ailleurs...).
Rumiko Takahashi, une des auteurs de mangas les plus fortunées
et célèbres, a crée Ranma1/2, une série attachante et drôle
dont le héros, Ranma, change de sexe selon qu’il est au contact
d’eau froide ou chaude (à la suite d’une initiation aux arts
martiaux en chine, mais je passe les détails). Il vit cela comme
un désastre, mais n’hésite pas à en jouer de temps à autres.
Il a été promis depuis sa naissance à une jeune fille (Akané,
passionnée d’arts martiaux et plutôt garçonne) et refuse -
comme sa fiancée - ce mariage traditionnel. Très vite, ces
deux-là s’aiment beaucoup, mais leur aversion commune pour ces
épousailles non désirées et les transformations intempestives
de Ranma instaurent surtout entre eux une solide amitié (si ce
n’est de l’amour ?) ; l’hermaphrodisme de Ranma mue une union
imposée en une forme de rapports égalitaires.
On peut citer des dizaines de séries aux thèmes voisins. Parmi
les dernières, Futaba-kun change racconte l’histoire d’un
jeune homme qui le jour même où il s’est "rendu compte que
son ami d’enfance qui porte une jupe est en fait une fille"
subit et découvre la tare de sa famille : changer de sexe sous
l’emprise de l’excitation...
faiblesses criardes : Si la bande dessinée se devait d’être un story-board aux dessins très léchés, on pourrait faire bien des reproches aux mangas : dessinés à un rythme effrayant et souvent par plusieurs dessinateurs, imprimés (là-bas) d’une manière plus que négligée, comportant des dialogues souvent rudimentaires (mais ce n’est pas une règle)...
Pour se convaincre de la fraîcheur et du renouveau qu’apportent les mangas à la bande-dessinée, il n’y a qu’à voir l’influence vivifiante qu’ils ont eu sur les comics (frank miller) ou à considérer le plaisir que des auteurs européens parfois réputés "difficiles" ont eu à dessiner leurs propres mangas (Baru, Trondheim, Moebius, Varenne, Baudouin...). Les seuls auteurs européens à qui aient été commandés des mangas sont d’ailleurs tous des auteurs à forte personalité, voire des auteurs de bandes dessinées expérimentales et confidentielles ; certains ignoraient tout des mangas.
de grandes maisons d’édition arrêtent les collections de dessinateurs européens : précision : ce n’est ni vrai, ni envisageable. Les grandes maisons du manga (Glénat surtout, mais aussi Casterman, pour les mangas les plus littéraires) sont aussi des grandes maisons de bande-dessinées européennes et n’ont rien changé à leurs autres collections. Il n’y a d’ailleurs aucun exemple de ce type. En revanche, et les mangas n’y sont pas pour rien, le chiffre d’affaire global de la BD en france a progressé de quatre pour cent cette année contre un seul pour l’ensemble des maisons d’édition. De nouveaux éditeurs sont nés : Tonkam (à l’origine, une librairie de BD), manga player (issu d’un mensuel de jeux vidéos), ainsi que de nouvelles revues (Yoko, Kaméha) et de nouvelles collections (j’ai lu manga...).Ce que remarquent surtout les éditeurs, c’est que les mangas ont amené un nouveau public à la bande-dessinée.
Sauf à hypothéquer, encore une fois, sous couvert de logique économique, un pan supplémentaire du patrimoine culturel européen : Une conclusion très douteuse. Quand une culture ne peut plus se frotter aux autres, c’est qu’il n’y a plus de place pour elle que le musée ! Heureusement, la bande dessinée européenne est encore bien loin du caveau.
En conclusion.
Les mangas sont en vogue ... La belle affaire !
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