En matière de réflexion "historique" sur le manga, il existe pour faire simple deux grandes écoles.

Celles pour qui le manga est le prolongement de la tradition picturale japonaise (faisant remonter tout ça au Chôjûgiga , de vieux rouleaux représentants des actions d’animaux) et ceux au contraire, pour qui l’histoire du manga ne commence véritablement qu’en s’inspirant de l’influence américaine post seconde guerre mondiale (ce que l’on peut schématiquement appelé la Postmodernité, issue d’un courant plus général adoptant un nouveau rapport au temps [voir wikipedia : La postmodernité est un concept de sociologie historique qui désigne la dissolution, survenue dans les sociétés contemporaines occidentales à la fin du XXe siècle, de la référence à la raison comme totalité transcendante. De cette fin de la transcendance résulte un rapport au temps centré sur le présent, un mode inédit de régulation de la pratique sociale, et une fragilisation des identités collectives et individuelles.])

Si certains auteurs comme le philosophe Azuma (http://www.shinmanga.com/Generation-otaku-Hiroki-Azuma,2790.html), défenseur de la post modernité, tentent d’aborder le sujet de manière finalement assez philosophique, d’autres auteurs comme Adam L Kern ont décortiqué le sujet de manière plus "pragmatique". Adam Kern propose ainsi de réaliser un étude comparative des Kibyōshi et du manga.

Petit flash back sur les Kibyoshi et analyse (...)

Mais qu’est ce que le Kibyōshi ?

Pour paraphraser wikipédia, "Le Kibyōshi (黄表紙, Kibyōshi ?) désigne un genre de livre japonais illustré kusazōshi (草双紙), produit durant le milieu de la période Edo.

Physiquement identifiables comme étant des romans illustrés à dos jaune, ces livres furent en vogue pendant près de trente ans, à partir de 1775 : à cette date en effet a été publié un ouvrage écrit par Koikawa Harumachi (恋川春町), connu sous le titre de « Le rêve splendide de Maître Orenbarre ( ?) » (金々先生栄花夢) "

Pour résumer, il s’agissant de romans illustrés grand public, très en vogue durant la période d’Edo.

Ce qu’il faut savoir pour mieux comprendre l’intérêt de cette comparaison, c’est que pour de nombreux auteurs de la première tendance historique, le manga est avant tout le prolongement de la période d’Edo. or, le Kibyôchi est l’un des aspects culturels "industriels" prépondérant de cette période.

En effet, Edo correspond à une période culturelle faste pour le Japon avec l’émergence d’un véritable métier d’éditeur (avec une relation éditeur/auteur) associé à une diffusion à "grande échelle" des produits culturels pour les masses populaires (on dissocie généralement artistiquement le passage de la représentation de la vie de la cour (comme dans le dit du Genji) à une representation des arts populaires, de la rue).

A cet égard, Adam L Kern souligne (voir son ouvrage Manga from the Floating World : Comicbook Culture and the Kibyoshi of Edo Japan (Harvard East Asian Monographs) et un de ces articles en accès gratuit dans l’ouvrage "A comic studies reader") de nombreux points de convergence entre les Kibyōshi et les mangas, évoquant la production de masse, la pression existant à l’époque sur les auteurs par les éditeurs ainsi que la similitude du format .

Autre point de convergence intéressant, cette tendance à réutiliser le travail réaliser par les autres auteurs (concernant le manga, voir le schéma auteur/assistant que j’avais pu mentionner dans mon étude sur le manga http://www.ktr.to/Comic/assistant.html). Sur ce point, il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit tout de même du propre d’une activité artistique, qui comme le signifiait il y a bien longtemps Alfred de Musset, n’est souvent que la reprise au moins indirect du travail réalisé par un autre :

« On m’a dit l’an dernier que j’imitais Byron… Vous ne savez donc pas qu’il imitait Pulci ?… Rien n’appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d’école pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous. C’est imiter quelqu’un que de planter des choux. »

Beaucoup plus pertinent, en revanche, l’auteur mentionne la vraisemblance du public du Kibyôchi et du manga : classe moyenne, entre vingt et trente ans. Il est vrai, et cela me paraît difficilement contestable, que cette période marque une "démocratisation et une popularisation" de l’art, allant de paire avec l’industrialisation du processus et un mécanisme de best seller. En revanche, l’auteur nous apprend (et cela semble vraiment "moderne") que le Kibyôchi s’est également caractérisé par une diversification du genre (ce qui l’aurait conduit à sa perte car le vidant de sa substance).

Pour Adam L Kern , si le Kibyôchi et le manga dispose d’un "terreau" commun, ces deux médias n’émanent pas de la même source.

A ce sujet, il propose un mélange intéressant de post modernité et d’une vision plus traditionnelle de l’histoire du manga (que je partage) et indique que le Kibyôchi et le manga disposent certes d’un médium commum mais sont visuellement extremement différents, le manga étant visuellement plutôt issu de sources occidentales comme le cinéma ou la bande dessinée occidentale.

Pour démontrer sa thèse, Adam L Kern s’appuie notamment sur l’étude de la bulle (vaste sujet que l’histoire de la bulle dans la bande dessinée).

En effet, en matière de Kibyôchi, la bulle n’est pas encastrée dans un espace défini. Le texte figure en arrière plan des personnages (voir hors plan). Dans le Kibyôchi, la bulle correspond à un "rêve" et non à une pensée ou une parole d’un personnage. En revanche, sous l’influence occidentale, notamment de sa vision plus individualiste, la bulle est directement connectée à l’esprit du personnage dans le manga moderne (à l’opposé du Kibyôchi). Selon l’auteur, les bulles n’ont pas le même usage dans le manga et le Kibyôchi.... Intéressant non ? Peut être aurais je l’occasion de compléter cet article en achetant l’ouvrage de Adam L Kern... à voir

(pour lire tous les articles du site sur ces sujets de réflexion , voir les rubriques Kawaii, Superflat et culture Otaku et Histoire, étude des mangas/manhwa/manhua/ anime)