Il est difficile de détenir un blog alternatif sur le manga sans aborder à un moment ou à un autre la figure de légende qu’est Kitaro et son auteur, le grand Shigeru Mizuki.

Véritable légende vivante au Japon, cet auteur a dédié un pan entier de sa production artistique à la mise en avant d’un univers relativement peu abordé à son époque, celui des Yokai. Monstres tout droit sortis des contes japonais, les yokai lui ont permis de créer un véritable style de manga à part à force de travail et d’effort.

L’un des ouvrages les plus connus de sa production, Non nonba nous permet de comprendre comme cet auteur fût bercer par ces contes fantastiques pendant sa jeunesse, alors rapportés par l’une des ces voisines âgées.

Au delà du rêve, son destin fut rapidement poursuivi par la cruauté et l’horreur que rencontre parfois l’être humain. Envoyé au front en nouvelle guinée, l’homme contracte la malaria, perd un bras et serait sans doute mort s’il n’avait été recueilli par des indigènes.

A son retour, il poursuit les rêves artistiques de son enfance et devient auteur de kamishibai, sorte de petit théatre ambulant avec lequel un conteur raconte des histoires aidé par une succession d’images (voir mon article "Manga Kamishibai –du théâtre de papier à la bd japonaise ")

Il poursuit sa carrière grâce aux librairies de prêts, véritable réseau permettant à une époque pas si lointaine à la population japonaise d’accèder à la culture à faible coût (voir mon article sur l’histoire du manga).

C’est d’ailleurs à cette époque que serait vraiment né le personnage qui lui procurera sa renommée internationale : Kitaro. Repris plus tard dans le magazine alternatif Garo à la fin des années 60 (redessiné pour l’occasion), Migeru shizuki évoque Kitaro à travers des contes nocturnes à destination des librairies de prêts précitées.

Petit panorama sur Kitaro en amuse bouche

A l’époque, son Kitaro est encore bien loin de Kitaro le repoussant. Pour reprendre les termes de l’éditeur français du manga, les éditions Cornelius, "Enfants, je vous en conjure, refermez immédiatement ce livre de Kitaro et passez votre chemin. Ce tome-là, c’est exceptionnel, n’est pas pour vous. Imaginez, votre fantôme préféré fume, bois, jure, assiste impuissant au suicide de son amie et s’engouffre dans les tréfonds des enfers. Mais quelle malicieuse raison le pousse à déraper de la sorte ?". Car il faut savoir que Kitaro est une véritable star national au Japon. Ce petit yôkai à l’air aussi enfantin, humain, qu’inquiétant a quasiment fait de la ville de Shigeru Mizuki,Sakaiminato, son fief. Tout y est à son effigie à un point relativement incroyable. Même certains pains prennent sa forme !


Kitaro Town
envoyé par togo555togo. - Explorez des lieux exotiques en vidéo.

Kitaro à d’ailleurs donné lieu à 5 adaptation en anime, commençant en 1969, dont je présentai il y a peu la vieille version pour arriver à une nouvelle version en 2007

Kitaro version 1969

Kitaro version 2007

Il a même fait l’objet d’une adaptation en live action, malgré la difficulté propre à son univers si particulier

Pour clore le panorama, Shigeru Mizuki a même réutilisé les techniques d’estampes de la période d’Edo pour reprendre certaines estampes d’époques et y ajoindre des personnages de la série Kitaro (voir cet article excellent de gigazine, une pépite du net comme je les appelle - pour voir la technique de fabrication, achetez l’ouvrage de Brigitte Koyama Richard q qui reste pour le moi le meilleur ouvrage à lire sur le manga dans lequel se trouve sur une planche les 6 étapes les plus importantes, je ne scannerai pas la page par respect pour son travail)

Micmac aux enfers ou les origines de Kitaro

kitaro - estampe

kitaro - estampe

kitaro - estampe

Et micmac aux enfers alors ?

Si j’ai pris la peine de faire cette longue introduction, c’est pour bien comprendre que pour s’attaquer à Mic mac aux enfers, il faut s’imprégner un peu de cet univers car il ne s’agit pas nécessairement d’une oeuvre facile d’accès pour tous.

Le découpage relativement classique (une certaine liberté au niveau de la taille des cases celles ci n’étant pas de tailles strictement identiques en gaufrier, mais tout de même bien délimitées), le caractère relativement simpliste des personnages et l’apparence relativement vieille du titre au premier abord rebutera certainement les plus jeunes. D’autant que Shigeru Mizuki aborde une thématique relativement méconnue dans nos contrées, à savoir les yôkais, figurent emblématiques de la mythologie japonaise.

Un certain nombre d’obstacles pour un public sevré à Naruto et à Dragon Ball. Étrangement, ce sont peut être les adeptes de bande dessinée franco-belge qui seront les plus à mêmes d’apprécier ce titre à sa juste valeur. Car Micmac aux enfers est véritablement à lire. Je ne rentrerai même pas dans des considérations de bon ou de mauvais. Shigeru Mizuki n’est ni bon ni mauvais. Il offre un contenu à part, décalé, tout droit sorti de son imaginaire et de sa richesse intérieure.

Pour commencer par l’aspect graphique, on ne peut qu’être absorbé par la manière dont les décors sont traités et l’ambiance si particulière de son oeuvre si bien retranscrite par son traits. Usant tantôt d’une grande minutie, de décors simples pour mieux mettre en avant un personnage, une situation, Mizuki parvient véritablement à nous happer dans son oeuvre.

Ce décalage absolu entre le travail sans concession opéré sur l’ambiance par le biais de hachures, conglomérat de points maitrisés , de jeux d’ombres et de lumières tranchés et de personnages plus caricaturaux surprend d’autant que son personnage à l’allure infantile ne cesse de mettre une cigarette à sa bouche et va même jusqu’à devenir un usurier.

Micmac propose ainsi un monde de paradoxe, un monde mêlant tradition, croyance et le contexte de l’époque (comme par exemple, la présence d’un "zazou" même si je ne suis pas sur que la tradition soit littérale).

Même le personnage de Kitaro est assez paradoxal, incarnant naïveté, jeunesse mais aussi cupidité. Bien que yokai, des traits de caractère finalement assez humains.

Dans ce tome unique prenant la forme d’un gros pavé de près de 470 pages (pas pratique pour le métro), et pour la somme de 24 euros (tout de même !), vous pourrez ainsi suivre les aventures de ce Kitaro peu commun tantôt amoureux d’une fille chat, tantôt usurier après le dieu de l’eau et victime d’un homme loup garou après avoir croisé l’ancien Ministre Tôjô Hideki (général, premier ministre pendant la seconde mondiale et déchu en 1944).

micmac aux enfers

Un ouvrage de qualité

Grâce à ce style "paranormal", Micmac aux enfers parvient à me faire décrocher un "je n’avais jamais lu ça auparavant" (sachant que je viens d’acheter Nonnonbâ mais que je n’avais jamais vraiment lu du Mizuki). Je me prends ces derniers temps à lire de vieux titres, à me replonger dans le manga des années 60- 70 sans doute pour ne pas perdre mon goût pour le manga.

J’ai souvent critiqué le manque d’originalité des nouveautés (et du coup, me lasser un peu). Résultat, je n’attends plus vraiment les sorties mais tente de me plonger dans le passé (ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, il y a quand même du bon dans les nouveautés mais faire un petit mix vintage/nouveautés sélectionnés me permet d’avancer) .

Et en matière de manga, il y a de quoi faire, même si finalement, il n’existe pas tant de titres "vintage" que cela disponible. En tout cas, Micmac aux enfers vaut vraiment le coup si vous souhaitez lire quelque chose d’autre (voir un enfant qui fume en bd, quand même, ce n’est pas tous les jours, c’est un peu comme la série mad men), . Vraiment un titre de qualité...