Zieuté sur mon android phone, j’ai bien mis une demi heure à retrouver cet article dans mes archives.

Bien que relativement court, je n’avais pas lu depuis bien longtemps un article aussi instructif. Publié dans le daily Yomuri, il s’intitule "SOFT POWER HARD TRUTHS / Porn, piracy, summer of manga".

En quoi cet article sur le manga, la pornographie et le piratage est il aussi instructif ?

En une vingtaine de ligne, cet article met tout simplement en exergue la nouvelle ère qui semble s’ouvrir le manga : l’intervention du droit dans le secteur du manga.

Non pas que le droit n’intervenait pas, mais disons qu’a priori, on s’arrangeait. Les sites de fansub et de scanlation avaient pignon sur rue sans qu’aucune intervention véritablement musclée soit mis en avant, et au Japon, il n’était pas difficile de se procurer des mangas érotiques portant sur des personnages à l’apparence juvénile.

Toutefois, depuis peu les évènements se sont bousculés.

Février 2010 : un homme est condamné au japon pour détention de manga obsène et condamné à 6 mois de prison.

mai/juin 2010 : bataille autour d’un texte de loi au japon surnommé "nonexistent youth".

Ce projet de loi avait pour but l’interdiction de produire en manga, anime des éléments à caractère sexuel concernant des personnages disposant d’un âge apparemment inférieur à 18 ans. A une faible majorité, la loi est rejetée, notamment grâce à l’intervention de grands noms du manga comme Fujiko Fujio, Tetsuya Chiba, Rumiko Takahashi, Moto Hagio et de manière générale, l’intervention de 917 créateurs et 10 éditeurs parmi lesquels figurent la Shueisha, Kodansha Shogakukan etc. L’auteur de Gintama a même fait intervenir un personnage dans sa série pour protester contre le projet de loi.

Manga et droit, début d'une nouvelle (...)

Une petit aparté pour indiquer qu’historiquement, l’intervention de la censure sur le manga rappelle des souvenir douloureux, le manga ayant clairement participé à l’effort de guerre pendant la seconde guerre mondiale. De plus, pour bien comprendre les choses, il faut avoir un minimum de connaissance sur la vision du droit pour un japonais (voir mon article , Peut on parler d’une conception du droit spécifiquement japonaise ).

Quoi qu’il en soit, un nouveau projet de loi sera porté au mois de septembre. la phrase intéressant de l’article n’est pas tellement tout ce que je viens de dire (que l’on peut lire un peu partout), mais plutôt la phrase "off". "And while many in the manga industry publicly breathed a sigh of relief when the bill was shot down, a number of artists, editors and translators later confided to me off the record that some sort of action must be taken to curtail the burgeoning number of erotic manga, especially those featuring very young-looking characters." [traduction : si en public l’industrie du manga s’estime heureuse que la loi n’est pu passer, des artistes, éditeurs et traducteurs m’ont confié en off que des actions devaient être prises pour limiter le nombre de manga érotiques, surtout ceux mettant en scène des personnages à l’apparence très jeune.]

"A la japonaise", le vent ayant tourné, les éditeurs japonais devront de toute manière prendre en compte ces changements avec leur main droite (pour tenter au maximum d’éviter l’intervention du droit dans leur secteur), ceux ci comptant se bien se servir du droit de leur main gauche pour mettre fin au piratage.

Les chiffres sont évocateurs, aux états unis, une baisse de 17% en 2007 des ventes de manga puis de 20 % l’année d’après (1/3 des ventes pour faire simple). Au Japon, la même chose à hauteur de 6 à 10%. Les éditeurs sont bien conscients que cette baisse est plus due à une saturation du marché qu’au piratage. Néanmoins, la peur des réactions des consommateurs suite à des actions musclées a disparu peu à peu face à l’écroulement des chiffres de vente. De plus, ce "problème" de piratage n’en était pas véritablement un lorsqu’il ne touchait que les pays étrangers au Japon. Aujourd’hui, le Japon est également extremement touché par le scan et le fansub. Progressivement, les éditeurs japonais ont formé une coalition internationale (Viz Media, TokyoPop , Yen Press Shogakukan, Shueisha et Kodansha) pour prendre des actions contre les auteurs de scan et les sites agrégateurs de scan de manga.

... les évènements se bousculent...

Arrestation d’un jeune japonais de 14 ans postant des manga sur you tube. Estimation du préjudice : 22 millions de dollars.

Fermeture de Manga fox prévue pour la fin du mois, fermeture de one manga effective, ces deux sites étant parmi les plus gros sites d’agrégateurs de scan.

Le message des éditeurs japonais est assez clair : "These acts of copyright infringement are truly regrettable. To protect manga culture and the rights of manga creators, we’re taking every available measure. [traduction : les actes portant atteinte au copyright sont regrettables. Pour protéger la culture du manga et les droits des créateurs de manga, nous prendrons toutes les mesures possibles]

En France, parallèlement à tout cela, j’ai pu recevoir un communiqué de presse de Bandai avant la japan expo indiquant "Bandai a récemment adressé plusieurs lettres de mises en demeure à des sites de vente en ligne qui proposent à la vente des produits « Bandai » tels que les célèbres figurines « Saint Seiya », en provenance directe d’Asie.

Cette démarche s’inscrit dans une politique globale de défense des droits de propriété intellectuelle du groupe Bandai, ainsi que de protection du consommateur."

En quelque mois, le rapport au droit des éditeurs japonais a changé, et pour cause, traditionnellement, les japonais n’aiment pas s’en remettre au droit. Et de manière surprenante (et pour le coup, je ne pensais pas que ce serait aussi fort), c’est sans concession qu’ils commencent à l’utiliser . C’est en tout cas un nouveau paramètre à prendre en compte dans le monde de l’édition de manga au Japon