Life (keiko Suenobu/ Kurokawa) note 8,5/10
life

Après un premier manga prometteur de type "one Shot", Keiko Suenobu revient après Vitamine avec une série plus fouillée et complète (la série a débuté en 2002 et compte aujourd’hui 18 volumes). Les détracteurs de Vitamine lui reprochaient justement une certaine superficialité. Pour le moment, on peut d’ailleurs affirmer que Life constitue son oeuvre majeure.

Née en 1979 à Fukuoka, Keiko Suenobu a d’ailleurs remporter le "kodansha award" dans la catégorie shojo (même si cela s’apparente plus à un josei). Diplômée de l’université de Tsukuba (département art), Keiko Suenobu traite avec profondeur de la thématique du souffre douleur, aussi appelé "ijime" ainsi que celui de l’auto mutilation ou de la lente déchéance de ces ijime. Loin des histoires d’amour mièvres ou des récits édulcorés, Keiko Suenobu nous propose un récit poignant dans lequel elle nous offre sans doute une introspection dans son passé, tant chaque scène apparaît comme réaliste.

L’héroïne de notre histoire, Ayumu, une élève médiocre, décide de se motiver afin de rattraper le niveau de sa meilleure amie Shii. En effet, Shii rêve depuis sa tendre enfance d’intégrer un lycée de haut niveau, le lycée de Nishi, afin de ressembler à une jeune fille qu’elle s’est fixée comme modèle. Ayumu se révèlera au fond plus douée pour les études que sa meilleure amie. C’est lors de ses révisions nocturnes qu’elle commencera d’ailleurs à utiliser un compas afin que la douleur la maintienne éveillée.

life

Malheureusement, les rêves d’Ayumu seront réduits à néant lorsqu’elle réussira le concours d’entrée du lycée Nishi, alors que Shii échouera. Pris de colère, Shii cessera immédiatement de voir Ayumu tout en l’insultant de rage. Ayumu, dont la vie gravitait autour de sa meilleure amie, perd alors toute raison de vivre, et s’enferme dans le cauchemar de l’automutilation, ne parvenant à évacuer sa détresse que par l’intermédiaire de la douleur.

Sa longue traversée du désert se poursuivra, et celle-ci basculera carrément en enfer lorsqu’elle servira d’esclave à Katsumi, le petit copain de sa nouvelle amie, celui-ci cachant derrière ses allures de premier de la classe un dangereux psychopathe, complètement dépassé par son statut d’héritier d’une riche famille.

La seule lueur d’espoir d’Ayumu semble résider en la personne d’Hatori, une jeune fille à l’opposé d’Ayumu. Hatori incarne une jeune fille forte qui, contrairement à Ayumu, ne se soucie aucunement du regard d’autrui.

Vous l’aurez compris, si le lecteur est soumis à rude épreuve tant l’intensité de la souffrance d’Ayumu est forte, il est agréable de voir que les shojo/ Josei (comme dit précédemment , c’est plutôt un josei) peuvent traiter, même à travers un graphisme relativement traditionnel et trompeur, de sujet aussi difficile que l’auto mutilation, le sadisme, le suicide ou l’écrasement des faibles par les plus forts.

A travers ce style classique, nous ressentons que Keiko Suenobu tente de démontrer que les apparences sont souvent trompeuses, surtout dans une société telle que la société japonaise, ou bon nombre de sujet restent tabous (comme l’automutilation par ailleurs). L’auteur met justement en exergue l’importance de cette apparence et la souffrance des adolescents psychologiquement faibles et particulièrement sensibles au regard des autres, dans une société où sa place n’est souvent définie que par les autres.

life

Curieusement, voir volontairement (même si je n’ai lu que quelques tomes), l’amour semble être mis de coté dans ce titre (alors que l’amour est souvent central dans le shojo), au profit d’autres sentiments comme l’amitié, ou la difficulté de trouver sa place dans la société (Shii a tenté de suivre les pas d’une jeune fille apparemment belle et gentille mais peut être au fond très différente de l’image que l’on peut en avoir, Katsumi ne supporte pas son rôle de leader et de garçon parfait, et se venge sur de pauvres jeunes filles en leur faisant subir toute sorte de sévisse).

Graphiquement proche d’un happy mania, l’auteur utilise à merveille le style shojo (grand yeux, arrière plan avec de petites fleurs et des bulles de lumière) pour faire transparaître les sentiments de notre naîve et gentille Ayumu, si fragile, si influençable, tentant tant bien que mal de se faire aimer de tous...

Cette gentillesse se retournera sans cesse contre elle, celle-ci finissant par se voir propulser dans une école qu’elle n’a pas choisi, et contrôlée par un garçon machiavélique aimer de tous. Progressivement, elle s’enfermera dans sa solitude et sa souffrance, son seule salut étant de rencontrer une personne assez forte pour la transformer et lui permettre de cesser de jouer le rôle qu’on veut bien lui donner et comprendre qu’elle doit s’affirmer pour être, et non seulement paraître.

Dans Life, on peut rapidement passer, sur une même page, d’une atmosphère fleurie à un bras recouverts de séquelles ; d’un visage d’ange à un visage démoniaque, d’une photo pleine de joie à une photo découpée au cutteur. Ce tempo, cette opposition d’image permet de renforcer les sentiments des personnages, et rendre le récit encore plus prenant.

life

Sincèrement, j’ai rarement pu lire un shojo à la fois cru (certes d’autres manga comme ceux de Mayu Shinjo peuvent être aussi cru, mais ils ne rentrent vraiment pas dans le même registre), dur, mais si sincère, et tellement plus profond que des shojos parfois (voir souvent) superficiels, se bornant à une simple histoire d’amour dont le scénario est souvent connu à l’avance (le déguisement, le triangle amoureux, la découverte d’un lien de consanguinité avec l’être aimé etc...).

Dans life, les personnages sont presque tous travaillés, ceux ci disposant quasiment tous d’une double face, et aucun d’entre eux n’échappant à la dureté de la modèle japonaise ainsi qu’à ses travers !

Une excellente oeuvre que je ne conseillerais sans doute pas au plus jeune, mais que je recommande chaudement aux adeptes de shojo qui auraient tout simplement envie de lire... autre chose (un critère ô combien important aujourd’hui)

[suite à une remarque d’une libraire vendant des mangas sur le forum, et participant d’ailleurs à ce site, je souhaite appuyer le fait que cette oeuvre peut être trop dur ou difficile pour un lectorat jeune (sans doute une notice d’information aurait effectivement été la bienvenue). Néanmoins pour répondre et rebondir sur cette critique, je vais reprendre ce que j’ai pu exprimer sur le forum : je réitère mon avis sur ce titre difficile dans la lignée d’auteur contemporain japonais comme ryu Murakami ou Rieko Matsuura (natural woman) . Dans tous les cas à lire, si vous souhaitez vous faire votre propre opinion suite à cette critique, et controverse]