Le shojo : origine, histoire et rôle dans la (...)

Dans la lignée de mes derniers articles, je souhaite dorénavant transmettre des outils pour les rédacteurs du site, mais aussi aux lecteurs.

C’est ainsi que j’ai entièrement refondé la partie Shinmanga, ligne éditoriale. Les rédacteurs du site disposeront ainsi d’outils pour mieux analyser les titres, et c’est d’ailleurs l’objet principal de la rubrique réflexion. Toujours dans cette logique, si les codes du shonen sont dans l’ensemble assez claires (je tenterais tout de même d’écrire un article sur le sujet et de manière général de balayer toute la matière, soit par le biais d’articles qui me sont propre ou d’autres auteurs), je vais aujourd’hui traiter du « shojo ». Trouver une chronique de Nana n’est pas chose difficile, de même que quelques mots sur le groupe de l’an 24 comme le fait Wikipedia. En revanche, trouver un article complet et de bien documenté sur le « shojo » n’est pas chose aisée. C’est pour cette raison que je me suis littéralement jeté sur le livre de l’exposition relative aux « shojo » lors de ma visite du musée international du manga à Kyoto. Le premier article de ce livre est pour moi une introduction parfaite à la compréhension du « shojo », tant concernant son histoire que concernant les codes qui structurent le « shojo ». Voici donc une traduction de l’article écrit par Masuda Nozomi / hanazono university réalisée par mes soins.

Les magazines médias et les « shojo », quel est le pouvoir des mangas « shojo » ?

I. Introduction

Le manga est populaire dans le monde entier. le mot et le concept « kawaii » qui apparaît dans le manga est aussi devenu populaire en asie de l’est et en europe à travers le manga, les anime, et le merchandising. Cette culture kawaii s’est principalement développée à travers la culture du « shojo ». Le japon est original par la manière dont la société est influencée par des médias visant spécialement les jeunes femmes / jeunes filles.

De nos jours, le « shojo » manga est l’un des médias les plus représentatif pour les femmes. Au Japon, le développement culturel et social du genre « shojo » manga est principalement lié aux magazines mangas qui ont ciblés des lecteurs par age et sexe. En analysant rétrospectivement la naissance des magazines « shojo » manga, j’aimerais présenter la relation entre le manga « shojo », ses lecteurs, et leur influence et pouvoir.

II. La naissance des magazines « shojo »

Il est impossible de présenter la naissance des mangas « shojo » sans parler de l’existence des magazines « shojo » visant un public féminin. Le « shojo » manga ne se serait peut être pas développé sans le concours des magazine manga « shojo ».

Le concept de « shojo » est principalement issu du processus de modernisation du Japon. Après le milieu de l’ère Meiji (fin du XIX ème siècle), un système éducatif moderne s’est développé en se basant sur une séparation entre les élèves garçon/ fille au collège / lycée. De cette séparation est apparu le concept de « shojo ». Le magazine « shojo » kai, publié en 1902 par Kinkoudou marque le commencement, et bon nombre de magazines pour « Jyogakusei » (lycéennes) ont été publiés les uns après les autres.

Le concept de « shojo » s’est ainsi progressivement développé à travers les magazine « shojo », lus par de nombreuses jeunes filles à la fin de l’ère Meiji (1868-1912) jusqu’à l’ère Taisho (1912-1926).

A l’époque, le concept « shojo » recouvrait des nouvelles pour jeunes filles, les illustrations, les textes accompagnant les illustrations et les poèmes que l’on trouvait dans ces magazines pour jeunes filles. Il est important de préciser que ces magazines acceptaient et publiaient les contributions de lecteurs. La communauté des jeunes filles à travers les « shojo » magazine portait le nom de « communauté d’illusionnistes « shojo » (« shojo »’s illusionistic community ») et la « communauté des jeunes filles (non mariées) » (Otome community ).

Cette communauté de jeune fille s’est donc fondée sur un système éducatif basé sur la séparation des sexes ainsi qu’à travers le développement de « shojo » magazine, ainsi que par le développement de ces regroupements de jeunes filles.

III. Des magazines « shojo » aux mangas « shojo »

Les magazines « shojo » antérieures à la seconde guerre mondiale (1945) contenaient principalement des nouvelles, des illustrations, mais aucun manga (avec une longue histoire) à proprement parlé. Les seuls éléments manga étaient des caricatures ou de très courtes histoires manga (« koma » ou manga sur quelques cases) de quelques pages.

Dans la première partie des années 50, le nombre de pages dédié aux mangas a progressivement augmenté à cause de l’influence du manga Akahon (des livres bon marchés à couverture rouge contenant du manga, vendus dans de petites magasins) et des mangas shonen.

Par exemple, le manga magazine « shojo » club publié par la kodansha comprenait 20% de manga dans le début des années 50 pour atteindre plus de 50% à la fin des années 50. A cette période, les mangas sont passés de 16 à 32 pages et bon nombre de mangas sont devenus automatiquement inclus à chaque sortie de magazine.

Avec l’accroissement du nombre de page, les « shojo » magazine sont devenus des « shojo » manga magazine. La périodicité était d’abord mensuelle. La publication de mangas hebdomadaires a ensuite débuté, comme dans « shojo » friend en 1962 ou weekly margaret en 1963.

Il n’en reste pas moins qu’assez peu de mangaka se chargeait des « shojo » et qu’il s’agissait d’artistes masculins, à l’exception d’auteur comme WATANABE Masako, MIZUNO Hideko ou MAKI Miyako.

Originellement, la catégorie « shojo » n’est donc que le résultat d’un système éducatif et de media fondés sur une séparation des sexes. Aucun artiste ne réalisait de nouvelles ou d’illustrations uniquement pour les jeunes filles. Durant cette période, il était rare pour les femmes japonaises d’avoir une véritable carrière, les mangas étaient avant tout créés par des auteurs masculins. Ainsi, les artistes masculins ont déterminé comment créer des histoires pour jeunes filles.

IV. Une classe homogène de lectrice et d’artiste dans le manga « shojo »

La période charnière pour le manga « shojo » se situe entre le milieu des années 60 et les années 70. SATONAKA Machiko (1948-…) a débuté en 1964 alors qu’elle était au lycée, et qu’elle a obtenu le 1er prix kodansha pour débutant dans le « shojo » manga magazine, « shojo » friend. Satonaka est emblématique des artistes féminines de la génération du baby boom japonais ayant poursuivi une carrière dans le monde du manga.

Le rôle des écoles de mangas et des prix est important car il a fourni une opportunité pour les lecteurs de commencer comme mangaka professionnel. Après l’arrivée de SATONAKA, devenir mangaka n’était plus un rêve impossible mais un but plausible pour de jeunes artistes comme MIUCHI Suzue.

Avec le développement de professionnelles féminines comme Satonaka ou Miuchi, la distance entre les artistes manga et les lecteurs a diminué. Dans les années 70, une classe homogène de lecteurs et d’artistes s’est développée, ceux-ci appartenant à la même génération, les lectrices étant devenues des auteurs.

Le manga « shojo » est alors devenu une voie importante pour un certain nombre de jeunes filles, la voie pour devenir mangaka étant toute tracée. Le « shojo » est devenu un outil de communication et d’expression pour les jeunes filles.

V. Trois catégories et leurs lecteurs dans le manga « shojo »

Après les années 70, le « shojo » manga s’est théoriquement divisé en trois catégories ; Miyadai a créé cette typologie en se basant sur les noms des artistes majeurs de cette époque : 1) le domaine de Satonaka (machiko) ; 2) le domaine de Iwadate (Mariko) et 3) le domaine de Hagio (Moto)

-  Le domaine de Satonaka se traduit par des histoires de vies tumultueuses et des expériences de vie par procuration (c’est-à-dire, que les lectrices vivent indirectement à travers l’héroïne). Ce manga « shojo » fournit des expériences que les lectrices ne rencontreront jamais dans la vraie vie. IKEDA Riyoko et ICHIJO Yukari, comme Satonaka, appartiennent à cette catégorie.

-  Par opposition à cette catégorie, le domaine Iwadate est un monde plus réaliste. Cette catégorie tente de représenter et d’interpréter la relation entre le moi et le monde qui l’entoure. Cette catégorie remonte aux mangas « Otometic » de MUTSU A-Ko, TABUCHI Yumiko, TACHIKAKE Hideko et IWADATE Mariko. Dans ces histoires, il existe différents types de femmes traversant des expériences de la vie de tous les jours. Quelle que soit l’histoire, les lectrices peuvent se retrouver à travers un modèle.

-  Enfin, par opposition à la seconde catégorie, le domaine de Hagio se réfère à un groupe de mangaka plus intellectuel, cherchant à capter l’attention des lectrices n’étant plus satisfaites par le coté enfantin des Otometic manga précités. Poe ni Ichizoku (Hagio Moto) et Hiizuru Tokoro no Tenshi de YAMAGISHI Ryoko sont représentatives de cette catégorie

Souvent ce sont les mêmes lectrices qui liront les différentes catégories. Bien sur, une publication peut se focaliser sur les caractéristiques d’une catégorie. Quoi qu’il en soit, la plupart des « shojo » manga magazine ont inclus ces trois catégories d’histoires, et les lectrices ont accepté et apprécié les trois catégories

Les lectrices de « shojo » manga ont été régulièrement et continuellement en contact avec ces catégories à travers des « shojo » manga magazine bon marché, à travers toute leur adolescence jusqu’à la vingtaine. L’attraction pour ces mangas n’est souvent pas l’histoire elle-même mais le fait de se retrouver à travers les personnages dans la lecture.

VI. Description et analyse des relations

Typiquement, le « shojo » manga met en scène les points vues psychologiques des personnages et se focalise sur les « relations » entre les personnages, même lorsque l’histoire n’est pas réaliste voir sérieuse. Quelle que soit la représentation ou le caractère réaliste du manga « shojo », la lectrice doit interpréter les relations, leur évolution et leur développement dans le monde intérieur des personnages. Cela amène la lectrice à apprendre comment comprendre le monde extérieur à travers le « shojo ». Le manga « shojo » a conduit à influencer le processus d’évolution des lectrices dans leur vie.

La technique du manga « shojo », à savoir la superposition des cases et l’utilisation de voix intérieurs, permet de développer des histoires complexes. Les voix internes et les monologues sont directement dépeints dans les cases comme s’il s’agissait des voix des personnages dans leur tête. De même, le lecteur peut à la fois voir l’acte/la parole réelle ainsi que l’acte/parole pensé mais non exprimé ou non réalisé. De plus, la superposition complexe des cases, comme l’utilisation de nombreuses cases sans délimitation ou de cases sans images, permet de représenter le passé, le présent et un espace imaginaire simultanément.

Grâce à l’acquisition de ces techniques, le manga « shojo » parvient à dépeindre les subtilités et la délicatesse des relations humaines ainsi que le monde interne des personnages.

VII. Quel est le pouvoir des mangas « shojo » ?

Dans un système hiérarchisé et dans une société patriarcale, le « shojo » est conceptuellement en bas de l’échelle. Le concept de sexe est créé et limité par le média.

Les jeunes filles découvrent à travers le « shojo » manga, comment jouer leur rôle dans le monde et s’exprimer dans la société . Quand les jeunes filles rencontrent des obstacles dans leurs vies, elles peuvent apprendre à travers le « shojo » comment faire face et trouver des solutions, comment s’encourager et comment vivre dans ce monde difficile.

Les lecteurs de « shojo » manga ne sont pas toujours des jeunes filles. La catégorie « shojo » est destiné à la publication et non aux lecteurs. Comme les lecteurs ne sont pas réduits aux jeunes filles, les héros des histoires ne sont pas nécessairement des jeunes filles mais souvent des femmes ou de jeunes garçons. Il ne faut pas oublier que parmi les mangaka « shojo », on compte des artistes masculins comme WADA shinji ou TAKEMOTO Izumi. Quel que soit le sexe et l’âge, le thème principal du « shojo » est avant tout les relations et l’orientation de l’individu face au monde.

De plus, bien que les mangas pour jeunes filles se soient développés au Japon, il en existe aujourd’hui en dehors du Japon, notamment en Europe ou aux US. Les mangas « shojo » transcendent les limites d’âges, de sexe, de pays. Il s’agit d’un nouveau mode d’expression, permettant de créer une communauté associant lecteurs et auteurs. Les lecteurs peuvent trouver des façons de faire face au monde réel grâce au manga !

Masuda Nozomi / hanazono university

Pour aller plus loin, je recommande la lecture des articles

en français :

- Exposition "Shoujo Manga ! Girl Power" à Kawasaki de l’excellent blog, l’antre de fangirl présentant l’exposition qui a donné lieu à un livre dont l’article que je viens de vous traduire est tiré. Complément naturel de cet article, vous trouverez une petite présentation de chaque auteur ayant marqué le monde du shojo et décrit dans le présent article.

- lire le chapitre 6, "à travers les yeux d’une femme" de l’ouvrage de Paul Gravett, Manga, soixante ans de bande dessinée japonaise

en anglais :

- dans le même esprit que l’article précité mais cette fois-ci en anglais, la encore une présentation non exhaustive de chaque auteur

- Masami Toku (université de Californie, Chico, département histoire de l’art et art) : The Power of Girls’ Comics : The Value and Contribution to Visual Culture and Society (cet article est moins pertinent que celui que je viens de traduire mais propose une approche plus généraliste, tout en rappelant la gestion si spécifique au manga des cases, avec ou sans bulle et de l’image)

THORN Matt, chercheur à l’université de Columbia :

- SHÔJO MANGA – SOMETHING FOR THE GIRLS

- WHAT SHÔJO MANGA ARE AND ARE NOT

- GIRLS AND WOMEN GETTING OUT OF HAND/ THE PLEASURE AND POLITICS OF JAPAN’S AMATEUR COMICS COMMUNITY (extrait)

- WHAT JAPANESE GIRLS DO WITH MANGA, AND WHY

- UNLIKELY EXPLORERS : ALTERNATUVE NARRATIVES OF LOVE, SEX, GENDER, AND FRIENDSHIP IN JAPANESE “GIRLS” COMICS