Le champ de l'arc en ciel - Nijigahara (...)
Nijigahara

Afin d’éviter toute critique, je préfère indiquer dés maintenant que ce titre est réservé à un public averti

Connu et reconnu pour "un monde formidable" et "le quartier de la lumière", Inio Asano nous livre une oeuvre plus sombre et peu être plus complexe à appréhender. Chronologiquement, il faut rappeler que Le champ de l’arc en ciel ( Nijigahara Holograph) a été réalisé en même temps qu’un monde formidable ainsi que le quartier de la lumière. Contrairement à ces deux œuvres où l’auteur nous présente le recoupement de plusieurs petites histoires de personnages liés les un aux autres, Nijigahara Holograph met également en scène bon nombre de personnages, mais cette fois-ci en un seul et même tenant (j’en profite pour vous rediriger vers une chronique de l’un de nos confrères, Orient extreme, sur ces deux titres de Inio Asano)

I - Le champ de l’arc en ciel ( Nijigahara Holograph), un puzzle sombre et cauchemardesque

Ce titre est assez difficile à présenter, puisqu’il s’agit au fond d’un puzzle. Le lecteur est ainsi invité à parcourir les bribes de souvenirs des différentes protagonistes afin de comprendre l’évènement à l’origine de profonds traumatismes, de meurtres et l’émergence d’une légende autour d’un monstre ayant fait son apparition dans un tunnel de la ville.

A la manière d’un Old boy (film de Park Chan-wook, adaptant le manga de Minegishi Nobuaki et Tsuchiya Garon ; lors de la lecture de Nijigahara Holograph, lorsque vous lirez ces mots "je lisais les manga que l’on me faisait passer à l’intercours, je parlais de sport... je riais quand les autres riaient, je faisais tout comme les autres", remémorez vous cette phrase de Old boy « Ris, tout le monde rira avec toi. Pleure, tu seras le seul à pleurer ») ou d’un twenty century boy, nous sommes tantôt au présent, au passé, dans le futur.

Les espaces temporels se confondent tandis que rêve et réalité se mêlent habilement afin d’embuer progressivement l’esprit du lecteur.

Si le puzzle se rassemble doucement et si le geste de chaque personnage entraine les évènements ayant eu lieu à la fois dans leur jeunesse et dans leur futur, Le champ de l’arc en ciel (Nijigahara Holograph) nécessite plusieurs lectures, tant pour en apprécier le sens, que les mots ou les détails.

Nijigahara

C’est ainsi que l’auteur rentre dans la thématique du rêve et de la réalité, reprenant ainsi les préceptes du philosophe Zhuangzi, père fondateur du Taoisme. Inio Asano reprend d’ailleurs l’un des célèbre précepte du philosophe chinois" Zhuangzi s’endormit un jour dans un jardin fleuri, et fit un rêve. Il rêva qu’il était un très beau papillon. Le papillon vola çà et là jusqu’à l’épuisement ; puis, il s’endormit à son tour. Le papillon fit un rêve aussi. Il rêva qu’il était Zhuangzi. À cet instant, Zhuangzi se réveilla. Il ne savait point s’il était, maintenant, le véritable Zhuangzi ou bien le Zhuangzi du rêve du papillon. Il ne savait pas non plus si c’était lui qui avait rêvé du papillon, ou le papillon qui avait rêvé de lui."

Inio Asano tente à travers son oeuvre de réaliser un pari impossible : proposer au lecteur deux mondes dans un seul et même titre, le poussant lui même à se demander si il a bien lu ce qu’il vient de lire. Certes, il est parfois surprenant de voir quelques passages où des personnages apparaissent en transparence, où l’on croit voir un homme sans savoir de qui il s’agit, où l’un des protagonistes disparait au profit de papillons, où l’espace d’un instant nous assistons à un massacre au frontière du réel.

Pour approfondir un peu cette réflexion et rattacher l’œuvre à des concepts, Inio Asano tend à s’interroger par le biais du manga, comme Zhuangzi sur le caractère réel de ce que les personnages voient.

Pour faire un rapide parallèle avec notre culture occidentale, cette question, traitée également par Platon à travers l’allégorie de la caverne dans le chapitre VII de la république (cette allégorie "met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l’entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose la pénible accession des hommes à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance. source Wikipedia" et plus récemment à travers le film Matrix, (en effet, telle l’allégorie, le véritable néo est enchainé et contrôlé par des machines alors qu’il se pense libre, voir cette étude sur le sujet) .

Pour revenir à des sources sans doutes plus proches de l’auteur traitant également du rêve et de la réalité, souvent associé au développement des nouvelles technologies, sans doute peut on développer trois pistes de réflexions :

- la première avec le phénomène Otaku (voir l’excellent article analysant le livre "Génération Otaku" publié au Japon en 2001 disponible sur capitaine Naruto rappelant l’hypothèse de base du livre : "le manga et ses modes de production sont emblématiques d’un nouveau rapport au monde qui caractérise l’humanité postmoderne, humanité postmoderne dont l’Otaku serait la figure achevée" et dans une moindre mesure mon article sur le livre, otaku, les enfants du virtuel)

- la deuxième avec le courant artistique "superflat" tendant " à démontrer grâce à une représentation en 2 dimensions où il n’existe pas véritablement de structure entre les différents objets, êtres, le paradoxe entre l’importance que le monde d’aujourd’hui attache à la consommation et sa superficialité" (voir mon article sur Space EE, de Aya Takano, l’une des représentante de ce mouvement). En un sens, comme je l’expliquais, cette représentation graphique issue de l’ukiyo-e (l’estampe japonaise) signifant « images du monde flottant » tend à démontrer, en se basant sur ses origines bouddhiques le caractère éphémère des choses du monde, et par la même, dans une certaine mesure, leur caractère réel.

- la troisième, sans doute plus proche des sources d’inspirations réelles de ce titre, le courant littéraire japonais moderne représenté par des auteurs comme Ryu Murakami (également dans le prolongement du premier axe de réflexion) reflétant un sentiment de solitude face au poids de la société et des règles de la communauté, poussant certains à se replier sur un monde imaginaire fait de violence allié à un désir de se ressentir dans la violence faite à autrui.

Mais il est amusant de voir que l’on retrouve également un auteur pourtant très différent, Haruki Murakami (aucun lien de parenté avec Ryu), qui dans certaines de ses œuvres (voir notamment mon article sur à la poursuite du mouton sauvage et la fin des temps) traite lui aussi (surtout dans la fin des temps) de cette dualité rêve/réalité.

Tout cela prouve en tout cas que de ce point vue, Inio Asano s’inscrit dans la droite lignée des nouveaux auteurs pour lesquels cette thématique est parfaitement intégrée au récit

II - Un puzzle miroir d’un difficultés sociétaires et humaines

Au de la de cette dualité, l’auteur tente de démontrer comme dans "un monde formidable" les difficultés quotidiennes que peut ressentir la jeunesse japonaise. De même, l’auteur analyse avec profondeur le ressenti de chaque personnage, et au de la des apparences, ce que chacun pense, ressent réellement.

Ainsi, derrière la jeune professeur pleine d’idéale, se cache une jeune femme regrettant d’avoir aidé une jeune fille face à un violeur, au prix de graves séquelles. Un jeune garçon tente de dépasser son traumatisme et de s’intégrer à ses camarades, même s’il se sent loin des autres. Inio Asano montre pour chaque personnage le masque qu’il porte, et le véritable être se cachant derrière le masque ("Un personnage dira des années après "nous vivons au dessus des égouts. On a beau les cacher et oublier leur présence... cela n’enlève rien au fait qu’ils sont là, enfouis juste sous nos pieds").

Chaque pièce du puzzle permet à la fois de comprendre l’histoire, mais aussi chaque personnages et leur relation entre eux.

Comme l’exprime bon nombre de chroniqueurs, l’une des plus grandes qualité de Inio Asano est sans doute d’illustrer, de retranscrire les émotions des personnages à la perfection. Angoisse, peur, horreur, tout un panel d’émotion que Inio Asano dessine à merveille.

Évidemment, certains pourront critiquer le caractère chaotique et décousu du récit, mais selon moi, cela contribue largement à dépeindre à la fois la dualité réelle/rêve et la complexité psychologique des personnages

Pour parler du dessin, celui-ci se veut réaliste, précis, clair. Le lecteur ressent une grande maîtrise du trait et du cadrage allié à une certaine poésie. De même, l’auteur prend plaisir à jouer avec un certain décalage entre le chara design des personnages et leur comportement parfois à l’antipode de leur expression(un être apparemment gentil, attentionné mais profondément malsain, une jeune fille moche, mais foncièrement aimante et gentille). Un véritable travail de qualité. Il n’est pas surprenant d’apprendre que Inio Asano a remporté le 1er prix GX des jeunes auteurs en 2001. Une telle maîtrise est honnêtement devenue chose rare.

Conclusion

Le champ de l’arc en ciel (Nijigahara Holograph) comme les autres oeuvres de son auteur constitue une oeuvre à part. Si vous souhaitez lire autre chose, vous plonger dans un univers cauchemardesque, poetique et complexe, alors ce titre est fait pour vous !