Voila quelques temps que je n’ai écrit un article sur un manga. L’enfer sera l’occasion de ce petit retour. Il est un peu délicat de parler d’un ouvrage dont l’auteur n’est ni plus ni moins que le fondateur d’un des courants les plus importants de l’histoire du manga : Le gekiga.
Initié dans les années 60, le gekiga s’inscrivit à l’opposé d’un manga "enfantin" , tant visuellement que scénaristiquement. Le gekiga est sombre, le trait moins rond, plus réaliste et les histoires souvent tragiques. L’enfer, de Yoshihiro Tatsumi, en est une parfaite symbolique. Ce conglomérat de petites histoires d’après guerre dépeint un Japon de l’ombre, sous terrain, dans lequel l’auteur traite des vices et des illusions humaines.
Les thématiques traitées tournent généralement autour de la sexualité, de la passion, des sans abris et des populations japonaises les plus fragiles (prostituées, sans abris etc.). Le lecteur découvre des histoires personnelles, mettant en scène 1 à 3 personnages principaux dans lesquelles ces personnages vivent une expérience souvent tragique. Chacun, vivant dans ses illusions est rattrapé par la cruauté de l’existence.
Mon épisode préféré reste certainement la première histoire dans laquelle un homme prend une photo d’une ombre d’un jeune garçon dont les mains touchent les épaules d’une femme, imprimée dans la roche, suite aux retombées de la bombe atomique à Hiroshima
Face au chômage, l’auteur de cette photo doit la vendre. Mais la culpabilité de s’être fait de l’argent sur le corps de ces pauvres victimes hantent ses nuits... jusqu’à ce qu’ils se rende compte de la véritable signification de cette ombre....
Le trait est différent de ce que l’on peut lire en shonen moderne, plus carré, moins caricaturale et avec un découpage plus proche de nos bandes dessinées européennes (plutôt gaufrier). Certains décors sont extrêmement travaillés et dans l’ensemble empeignés d’une certaine noirceur.
Dans ses thématiques, l’auteur use avec parcimonie de la cartouche "fantastique" (mis à part dans l’histoire relative à la sirène) et préfère s’ancrer dans la dure réalité. Il est bien loin d’une tradition du paraître et plus proche d’un écrivain d’après guerre torturé comme Akiyuki Nosaka (le tombeau des lucioles, le dessin au sable)

Proposé par les éditions Cornelius, L’Enfer montre définitivement un autre visage du manga, profond, dur et sans concession. Ce manga ne donne pas l’image d’un japon tel que l’on aimerait qu’il soit mais tel qui fut vraiment. Un Japon terriblement dur pour ses habitants, loin des mirages économiques de l’époque. Dans la postface intéressante de l’ouvrage, Yoshihiro Tatsumi indique qu’il aurait aimé développer un angle positif, comique à son oeuvre, après avoir traité cette veine réaliste. Malheureusement pour lui, il n’a jamais pu en arriver à ce moment.
On a tendance à lire que le seinen, comme le reste de la production manga moderne a également été inspiré par le Gekiga. Mais lorsqu’on lit l’enfer de Tatsumi, on peut remettre en question cette idée. Même après une intense réflexion, j’ai quelques difficulté à ressentir du Tatsumi dans le manga moderne. Le fantastique de Mizuki peut être mais pas vraiment Tatsumi. En tout cas dans ce que l’on peut lire en France (je ne doute pas qu’il existe une production au Japon moins main stream plus proche du travail de Tatsumi).
Il n’en reste pas moins que je recommande chaudement l’enfer à toute personne qui souhaiterait lire du manga alternatif, adulte, dévoilant une face obscure du Japon d’après guerre. D’autant que cette période est souvent vu comme un "âge d’or" d’un Japon en plein reconstruction.
Pour aller plus loin, vous pouvez lire l’interview de Tatsumi, en anglais, à l’occasion de la sortie de ce qui est certainement l’ouvrage de sa vie "drifting life" (que je viens de commander :-))



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