Après avoir vu la nouvelle série de Masaaki Yuasa, je ne pouvais m’empêcher d’écrire un article sur Kaiba : un excellent anime dans la plus pure tradition des oeuvres de l’auteur (auteur de l’animation de Crayon Shin Chan , de mind game et du génial Kemonozume et vous pourrez trouver tous les résumés d’épisodes dans la rubrique Kemonozume) (malheureusement sans screenshot).
Kaiba : une oeuvre, un auteur
Avant de parler de Kaiba, parlons un peu de l’auteur (je n’avais fait qu’une très courte critique pour Kemonozume). Une interview du Japan times de l’auteur lors de la série de "Mind game" retranscrit merveilleusement l’état d’esprit, la technique de l’auteur :
"The story in the original comic deals with some pretty deep themes, but it’s drawn in a rough style, very much like a gag manga. But it’s hard to get that rough feeling into an animation. Usually in animation you have several people working on an image and they tend to make it cleaner as they go along. When I thought about how to preserve that rough feeling, I came up with the idea of throwing various styles into the mix, almost at random. It may sound strange, but I wanted it to look as though we hadn’t worked very hard on it, though of course we had." [...]"Also, I think that Japanese animation fans today don’t necessarily demand something that’s so polished. You can throw different styles at them and they can still usually enjoy it. In the past, if you had used different styles, you would have pulled [the audience] away from the story. Audiences today don’t mind it as much when the style changes. They may feel a bit of discord, but it doesn’t take them away from the story."

L’histoire originale de la bande dessinée traitait de thématiques profondes, mais dessiner avec un style "rough" (style "brouillon, esquisse"), proche du style utilisé dans les mangas humoristiques. Mais il est vraiment difficile de retranscrire cette sensation en animation. Généralement, en matière d’animation, un grand nombre de personne travail pour rendre une image la plus clean possible. Quand j’ai réfléchis à la manière de préserver cette sensation de "rough", j’en suis arrivé à l’idée de mélanger les différents styles. Cela peu paraître étrange, mais je voulais que le spectateur est l’impression que l’on avait pas énormément travaillé, même si bien sur, on a énormément travaillé dessus.[...]Je pense aussi que de nos jours, les fans d’animation japonaise ne demande pas nécessairement quelque chose d’aussi net (l’auteur fait ici au travail réalisé pour Steam boy, un titre précis, net et extremement détaillé). Vous pouvez leur proposer un grand nombre de style et ils peuvent quand même l’apprécier. Dans le passé ; lorsque vous utilisiez différent styles, le public décrochait de l’histoire. Aujourd’hui le public ne fait pas tellement attention au changement de style. Ils peuvent être un peu perdus, mais cela ne les écarte pas de l’histoire.
Si cette interview date de 2004, elle n’en demeure pas moins d’actualité. Après Kemonozume, Kaiba s’inscrit dans le cheminement de la pensé de l’auteur : un mélange des styles, des couleurs, un style parfois minimaliste, parfois roccoco, melant tant des influences superflat (pour en savoir un peu plus sur le superflat, voir mon article sur space ee et ma dernière news sur l’ouverture du studio de los angeles de Murakami) que les oeuvres de Tezuka (notamment au niveau du charadesign des personnages).
Si Kemonozume, avec son style très rough et son coté tout aussi poétique que répulsif annonce Kaiba, Masaaki Yuasa amorçait déjà son style avec "Nekojiru-so" , un excellent court métrage sur lequel a travaillé Masaaki et Tatsuo Sato (un prix d’excellence dans la catégorie Animation en 2001 lors de la 5ème édition du "Media Arts Festival" de l’Agence Japonaise pour les Affaires Culturelles et deux prix lors du Fantasia Film Festival de Montreal en 2001). Ce court métrage pose les jalons de son oeuvre, et Kaiba (de même que kemonozume) propose de nombreux éléments que l’on trouvait déjà chez Nekojiru so.


Kaiba : un univers à part entière
Mais au delà de son style novateur, Kaiba ne serait pas grand chose sans son scénario tout aussi complexe, touchant, déroutant, que profond. En effet, comme l’explique Masaaki Yuasa dans son interview, l’oeuvre est un tout. Le style graphique ne doit être qu’un vecteur émotionnel au service du créateur (en l’occurrence Masaaki) pour influer en fonction de l’histoire sur la perception du spectateur. Ainsi, adopter un style 3D de manière systématique (cf Final fantasy advent children ou Hack Gu trilog), un style 2D par principe ou souhaiter une animation d’une netteté parfaite ne doit pas être une fin en soit : c’est au style de s’adapter à l’histoire, et c’est ce que Kaiba tant à faire. Mais nous reviendrons sur l’aspect graphique plus tard pour nous pencher sur le coté scénaristique.
Pour ce faire, procédons en deux étapes en parlant tout d’abord du fil général de l’histoire pour ensuite traiter des nombreuses thématiques abordées par Kaiba.
Présentation générale de l’histoire
Le déroulement de l’histoire de Kaiba rappelle le jeu flash back des années 90. Un garçon débarque littéralement dans un monde étrange. Ce jeune garçon ne se souvient de rien et se retrouve rapidement poursuivi par une cohorte d’android. Il est alors sauvé par un volatile, de même que par un jeune garçon du nom de Popo.
L’histoire de ce jeune garçon évoluant, celui-ci nous entraine dans sa fuite et sa découverte d’un univers contrôlé par un certain Warp. Dans un univers où corps et esprit peuvent être séparés, ce tyran pourrait contrôler la mémoire de l’ensemble des habitants de l’univers. Mais une armée de rebelle semble bien décidé à renverser Warp et à faire cesser cette tyrannie.
A travers chaque épisode, nous suivons les pas de ce jeune garçon, voguant de planète en planète, de corps en corps (comme je l’expliquais le corps et l’esprit peuvent être séparés, mais je developperais plus amplement ce point plus loin) découvrant au fil des rencontres le monde qui l’entoure. Certes, Kaiba dispose d’une intrigue principale, mais de nombreux épisodes ne font au fond que proposer des rencontres, l’émancipation progressive du héros, et l’histoire de différents mondes, un peu à la manière de Leiji Matsumoto dans Galaxy express 999e, car il décrit à merveille certains passages de Kaiba "« Gare de la Voie lactée ! Gare de la Voie lactée ! » et brusquement devant lui le paysage devint très clair comme si, d’un seul coup, on avait pétrifié le feu de mille milliards de seiches phosphorescentes et qu’on l’avait immergé au milieu du ciel, ou bien comme si quelqu’un avait soudain renversé tous les diamants que, afin que les prix ne soient pas trop bas, on ne montre pas, délibérément, dans certaines entreprises où l’on place les pierres en des endroits cachés, et qu’on les avait tous éparpillés ; tout étincelait devant Giovanni ébloui qui se frotta les yeux plusieurs fois. ")

Le spectateur découvre ainsi tantôt, certains mondes desséchés, des mondes sous marins marqués par la déchéance d’un peuple, un monde rappelant la chocolaterie de Monsieur Willy Wonka (dans charlie et la chocolaterie de roald dahl) ou encore un monde où les corps dénués d’utilité sont transformés en friandise. Tout l’arsenal technologique des personnages est également impressionnant (machine permettant de lire la mémoire, véhicules en tout genre, armes dés plus étranges etc...)
Les premiers épisodes se concentrent essentiellement sur le parcours initiatique du héros, pour ensuite nous plonger sans sa mémoire et sa propre histoire.
Kaiba, une critique de la société ?
Il serait vain de tenter en un article de balayer tous les thèmes de Kaiba tant ils sont nombreux. Derrière un graphisme aux apparences infantiles et sommaires se cache une merveille de réflexion. A ce sujet, je vais devoir faire un peu de spoil pour évoquer la face cachée de l’iceberg Kaiba. A propos, qu’est ce que Kaiba ? Dans Kaiba, Kaiba est à la fois le surnom du héros (surnom du héros lorsqu’il est amnésique) mais aussi le nom d’un monstre à l’apparence tentaculaire tant animal que végétal. Kaiba a la faculté d’avaler la mémoire des êtres humains, pour ne former qu’une seule masse de mémoire : l’unification du genre humain en un seul et même être : rêve ou cauchemar ?
Pour moi (et pour une fois je n’ai pas l’impression de faire une interprétation trop extensive comme cela peut être le cas de certains titres), Kaiba est avant tout autant poétique qu’une critique de la société et de la folie humaine : tant de l’individualisme à outrance, que d’une société étouffant complètement l’individu.
Concernant l’individualisme à outrance, Kaiba tente de démontrer à plusieurs reprises le goût pour le pouvoir de l’être humain dans un monde où le corps n’est qu’un objet que l’on peut vendre pour quelques billets. Grâce à une machine, il est possible d’observer, de rentrer dans l’esprit d’un individu. Nous découvrons alors les peurs, les secrets, les espoirs et les plans cachés de toute personne.

Par opposition à cette faculté de rentrer dans l’esprit humain pour en consulter les arcanes, mais également pour en modifier le contenu à sa guise, Kaiba propose une vision macroscopique de l’univers. Warp parait contrôler chaque homme et vouloir, derrière sa tyrannie rassembler toute la mémoire de l’univers en un seul et même être. Cet objectif semble tout aussi déraisonnable qu’une mércantilisation sans limite de l’être vivant : l’être humain n’est plus que quelques données, son corps pouvant être changé à souhait, sa mémoire également, et ces quelques données pouvant être réduits en un objet de la taille d’une pièce de monnaie. Que sommes nous ? bien peu de chose dans le monde de Kaiba où l’homme n’est qu’objet.
A cet égard, je ne sais pas dans quelle mesure ces propos rapportés sont exacts, mais cette vision de Jacques Attali de notre futur illustre assez bien le monde de Kaiba (l’express en janvier 2003) "En devenant ainsi peu à peu des objets comme les autres, les êtres humains deviendront, pour ceux qui les achèteront (car ils se vendront), des objets de consommation, abandonnés dès qu’un modèle nouveau viendra exciter leur désir. L’humanité aura alors achevé son cycle : en se concentrant sur ses plaisirs immédiats, en renonçant à toute responsabilité à l’égard de l’avenir, elle aura perdu sa raison d’être".
De plus, et l’auteur de Kaiba joue à merveille avec cet aspect, dans l’univers de Kaiba, tout est apparence. Derrière la poésie se cache souvent l’horreur, et derrière un graphisme si enfantin se cache le terrible visage de l’être humain. D’ailleurs, dans un monde où tout à chacun peut changer de corps à sa guise, l’apparence physique ne veut au fond plus rien dire. Le corps n’est qu’un objet qui peut devenir une friandise, une enveloppe sans vie ou le dernier corps à la mode.
Kaiba préconise sans doute de revenir à des valeurs plus fondamentales, plus simples, sans fioritures, tel qu’un apprentissage permanent du goût pour l’amitié, l’amour, la famille. Dans Kaiba, l’être humain ne dispose de plus rien que ces sentiments qui peuvent être réduit à néant pas un simple clic sur une machine.
Kaiba, ne vous fiez pas aux apparences
Vous l’aurez sans doute compris en lisant ce long monologue, le style graphique de Kaiba, son animation est plus conceptuel que figuratif, si je puis m’exprimer ainsi (nous restons tout de même dans la figuration). Comme je l’expliquais, le style de Kaiba (un mélange de style d’ailleurs) est le meilleur moyen que l’auteur a trouvé pour faire passer son message (un peu comme le mouvement superflat précité). Et c’est réussi !
Il n’est pas surprenant que Masaaki Yuasa soit encensé par la critique pour sa technique et son originalité (le studio 4°C dispose d’ailleurs d’autres animateurs d’exception comme Koji Morimoto , Eiko Tanaka et Yoshiharu Sato (certains anciens de Ghibli).
Masaaki Yuasa nous offre avec Kaiba la quintessence de son art.

Comme je l’ai indiqué tout au long de mon article, le graphisme, l’animation de Kaiba mérite d’être vu afin de mesurer tout son univers (et non de se contenter de regarder quelques images).
Pour conclure, je dirais que Kaiba m’a permis de rentrer comme Kemonozume dans un univers, de découvrir une histoire, un monde à part ce qui est devenue bien rare. Kaiba, comme « Train de nuit dans la voie lactée » nous propulse dans un rêve, mais également cauchemardesque. Une réflexion profonde sur la mémoire, le corps, les valeurs. Un délice, une réjouissance pour l’esprit !
Petite phrase illustrant Kaiba :
« Et sans doute notre temps... préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être... Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »
Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme).
Afin de ne pas oublier la série, j’ai décidé de faire un petit résumé de chaque épisode :
Episode 1 :
Un épisode de présentation, où l’on découvre le personnage de Kaiba, amnésique, découvrant un univers où corps et mémoire peuvent être dissociés. Accompagné par Popo, Kaiba embarque dans un vaisseau spatial et son voyage débute.
Episode 2 :
Cet épisode se concentre sur l’intérieur du vaisseau et l’on fait particulièrement la connaissance de Vanilla, un agent chargé de faire régner la sécurité sur le vaisseau. Kaiba est dissocié de son corps et se retrouve dans un corps d’hippopotame avec lequel il ne peut communiquer. Son corps semble avoir été subtilisé à des fins peu avouables par l’amie de Popo.
Episode 3 :
Kaiba, toujours sous la forme d’un hippopotame fait la rencontre de Chroniko. Cette jeune fille a vendu son corps pour soutenir sa famille d’une grande pauvreté. Bien évidemment, la mémoire de Chroniko est écrasée comme un vulgaire insecte lors du transfert par un docteur sans scrupule. Kaiba s’empare alors du corps de Chroniko et sera poursuivi jusqu’à ce que Vanilla, qui tombe littéralement amoureux de Chroniko le sauve. L’épisode nous montre toute la dureté de ce monde où le corps n’est qu’une marchandise comme les autres. De même, lorsque Kaiba rentre dans la mémoire de la mère adoptive de Chroniko, nous en apprenons un peu plus sur la vie de Chroniko, une petite fille prête sacrifier son bonheur pour la femme qui l’a recueilli à la mort de sa mère, mais aussi sur ces frères, deux jeunes garçon gâtés et insupportables.

Episode 4 :
Kaiba reprend les traits d’un hippopotame dans cet épisode et débarque sur une planète déserte. Il rencontre une vieille femme et ses fils (ou petit fils). Cette vieille femme est toujours persuadée que son mari est vivant et ses fils ne pensent qu’à récupérer un trésor que cacherait la vieille femme. En rentrant dans la mémoire de la vieille femme, Kaiba débloque son esprit et nous découvrons que le trésor n’est en réalité qu’un trésor sentimental sans valeur pécunière
Episode 5 :
Un épisode important puisque Kaiba reprenant le corps de Chroniko découvre l’existence de Warp. Sur cette planète, un créateur prenant la forme d’un chien, design des corps multicolores en reprenant les vieux corps usagés tandis que d’autres sont transformés en confiserie. L’épisode est l’occasion de découvrir la mémoire de cet étrange chien et son histoire
Episode 6 :
Dans l’épisode 6, Kaiba visite une planète où se trouve la tour de la mémoire. Cette tour, présentée comme un parc d’attraction (cette présentation est habile, toujours sur la thématique de l’apparence) contient la mémoire de la planète. Nous découvrons la rencontre entre Kaiba et un homme au gabarit de molosse (mais dont le corps cache apparemment une femme) mais également la vie d’un vieux couple dont la femme cachait bien des choses. Mais c’est aussi l’occasion de rencontrer ce que l’on appelle véritablement Kaiba dans Kaiba, une « monstro-plante » absorbant la mémoire de tous les êtres sur son passage.
Episode 7 :
Chroniko et Vanilla se rendent sur une planète où la population vit sous l’eau. Cette planète romantique aux airs festifs masque une population déchue et macabre. Vanilla se sacrifie pour sauver Chroniko des mains de la sécurité…
Episode 8 :
Dans cet épisode, nous retrouvons le corps original de Kaiba et une petite partie de sa mémoire (sa vie avec Neiro , une jeune fille qui partage son passé). Nous percevons également une ébauche du plan de Popo pour renverser Warp.
Episode 9 :
Popo programme Neiro pour se débarrasser de Kaiba qui n’est autre que Warp. Si Neiro se souvient petit à petit de son amour pour Kaiba, le fait que Warp ait assassiné ses parents la conduit à attaquer Kaiba et le blesser
Episode 10 :
Neiro retrouve la mémoire, et nous apprenons enfin le véritable passé entre Kaiba et Neiro, leur rencontre et leur amour.
Episode 11 :
Un épisode qui se focalise sur Popo. Le spectateur voit son passé et son histoire. Pensant s’être débarrassé de Warp se dirige vers le royaume de Warp et s’empare de sa couronne, symbole de sa puissance
Episode 12 :
Le bouquet final si je puis dire, où Neiro et kaiba lutte contre Warp (je sais c’est incompréhensible dit comme ça, mais Warp dispose de plusieurs formes …), mais aussi contre Kaiba, le « monstro plante » devenu monstrueux




Commentaires
aucun commentaireajouter commentaire