Taniguchi fait partie des auteurs que je déguste.

Une tome ou deux par an. Je ne ferais pas l’erreur que j’ai pu faire avec d’autres chefs d’oeuvre de la bande dessinée japonaise dont je me suis véritablement baffré sans aucune vergogne. Non. Taniguchi en sera autrement. Dernier titre en date, Journal de mon père. Ce billet est d’ailleurs tout à fait particulier dans le sens où je l’écris véritablement sans filet.

A quelques centaines kilomètres du livre, en m’obligeant à ne pas lire d’avantage de commentaires, interviews de l’auteur que ce dont je dispose dans ma tête, je me penche sur la rédaction de cet article (d’autant que j’ai lu le journal de mon père il y a maintenant plus d’une semaine).

Cette oeuvre de Taniguchi est une sorte d’aboutissement de ce que j’ai pu écrire à propos de la recherche du père dans le manga. Un personnage énigmatique dont on ne perçoit jamais les pensées et que nos chers mangaka ne semblent voir que de “dos”, telle l’expression populaire japonaise.

A travers le journal de mon père, Yoichi, sujet/objet de l’histoire, creuse. Buttant d’abord sur quelques bribes de souvenirs, son instrospection de plus en plus profonde le pousse doucement dans les méandres de son passé. Progressivement, le fond du trou laisse entrevoir une image. Yoichiy voir subrepticement un reflet apparaître... le sien.

Journal de mon pere (Taniguchi)

Plantons le décor. L’homme que vous allez suivre a quitté depuis maintenant bien longtemps la campagne natale qu’il a fui. Il n’a de mémoire de son enfance que le divorce de ses parents qu’il a toujours imputé à son père. Un homme droit, accaparé par son travail qui n’a pu empêcher sa mère de partir. Yoichi a vécu comme une véritable déchirure cette séparation. Il ne s’en ai jamais véritablement remis et s’est doucement éloigné de ce père qu’il jugeait seul responsable de cette souffrance. Alors qu’il parvient finalement à quitter son père nouvellement remarié et sa soeur pour Tokyo, il ne reviendra jamais dans le domicile familial. Secrètement, son père attendra toujours son retour, dans le salon de coiffure où il laissera toute son énergie tout en s’occupant du chien de Yoichi, seul vestige de la présence de son fils.

Egoistement, Yoichi profitera de son éloignement pour écrire une nouvelle page de sa vie tout en effaçant la précédente. Ce n’est qu’à la mort de son père et en se rendant à l’enterrement de celui-ci, conversant avec les amis de son père, sa soeur et sa famille qu’il comprendra la souffrance de son père. Le voile d’ignorance jusqu’alors devant ses yeux s’entre ouvre.

Armé de son trait réaliste,savant mélange de manga et de bande dessinnée européenne, de son talent narratif incomparable, Taniguchi nous offre une immersion complète dans le passé de Yoichi et certainement de Taniguchi lui même.

Vérité déformée par son regard d’enfant puis d’adolescent, Yoichi découvre progressivement le visage d’un homme injustement dénigré dont le travail lui a permis, dans l’ombre, de devenir l’homme qu’il est. Cette découverte l’amène à comprendre un homme profondément gentil, altruiste, travailleur et aimant....

Ces réminiscences sont douloureuses d’autant que le regret, l’opprobe s’empareront de lui. Les mots de sa famille, évoquant parfois la ressemblance entre Yoichi et son père n’en seront que plus difficiles à entendre.

Finalement, l’homme que Yoichi a toujours détesté n’était il pas lui même, projetant ce sentiment de rejet maternel sur ce père mutique, cible facile sans défense.

Taniguchi nous livre ici un ouvrage de toute beauté. Je le recommande chaudement, que vous amiez les manga ou pas. Il est quand même à réserver à un public plutôt adulte sous peine de passer complètement à coté de sa richesse. Extrêmement touchant !