Interview croisée du scénariste et de l’auteur de Actor’s studio chez Shogun
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lundi 30 juillet 2007, par rambijey
J’ai recemment critiqué un excellent titre chez Shogun : Actor’s studio
Ce seinen m’a véritablement charmé et il m’est apparu comme intéressant de réaliser une interview croisée de l’auteur et du scénariste de ce titre prometteur.
Tout d’abord, Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs (notamment votre parcours) ?
Julien blondel > Je m’appelle Julien Blondel, j’ai 32 ans et je vis à Paris, mais je suis originaire de Reims. Je vis de l’écriture depuis 1995, après une formation littéraire avortée et quelques folles années en tant que DJ techno et organisateurs de raves. J’ai longtemps travaillé en tant qu’auteur dans le domaine du jeu de rôles, pigiste pour la presse spécialisée, chef de projet dans l’édition et scénariste pour le jeu vidéo, avant de me découvrir une réelle passion pour le scénario de bande dessinée.
Camilo Collao > Je m’appelle Camilo Collao, j’ai 25 ans et je suis dans la bande dessinée depuis 3 ans maintenant. Apres un bac littéraire, j’ai intégré l’esat.com, une école de communication visuelle, mais je n’ai pas fait le cursus jusqu’au bout. Je suis devenu assistant en bd, je faisais des recherches et des crayonnés pour Séra, auteur chez Albin Michel, et avec qui j’ai travaillé pendant près de deux ans avant de me lancer seul. J’ai signé un premier album en solo chez Carabas, puis avant de l’avoir fini, j’ai commencé Actor’s Studio.
Quelles sont vos références, vos sources d’inspirations ?
Julien blondel > Je suis plutôt influencé par la littérature, le cinéma et la musique. Je suis un inconditionnel de Bukowski, de James Ellroy, de Stephen King, d’Orson Scott card, et de films tels que Blade Runner, Bienvenue à Gattaca, Thelma et Louise, Birdy ou Dark City. J’ai lu très peu de bandes dessinées avant de commencer à en écrire, et plutôt des comics, mis à part quelques grands classiques comme Akira, La quête de l’oiseau du temps ou les albums d’Enki Bilal.
Camilo Collao > Mes sources d’inspirations sont assez diversifiées en matière de bd. J’ai été très influencé par la vague 70’s française, dont Moebius est le pilier, mais cela inclut aussi des gens tels que Corben ou Druillet. Et puis il y a le coté japonais, avec Otomo que l’on peut également rattacher aux héritiers de Métal Hurlant, et surtout Tezuka, dont la fraîcheur intemporelle et la portée des scénarios m’ont toujours ébloui.
Comment travaillez vous ?
Julien blondel > J’ai une approche plutôt visuelle du scénario, je fonctionne à la scène, au cadrage, à l’impact. Je me plonge dans l’univers et j’essaie de marcher près de mes personnages, en me promenant avec une caméra mentale afin de percevoir leur monde et leur histoire au plus proche d’eux. Quand je lance un nouveau projet, je commence par laisser venir des scènes, des répliques, des images, et je les laisse s’entrechoquer et fusionner ensemble, un peu comme une grosse boule de pâte à modeler que je pétrirais machinalement en marchant, en conduisant ou en prenant le métro. Quand j’ai le sentiment de « tenir quelque chose », j’essaie de prendre un maximum de recul et de résumer l’histoire, les personnages et l’univers en une seule phrase, afin de dégager le potentiel le plus clairement possible. Ensuite, je pose les bases d’un séquencier pour structurer les scènes, les rebondissements et les enjeux du premier tome, puis je passe au découpage et à la phase de storybard avec le dessinateur. L’écriture des dialogues arrive généralement après, j’aime travailler sur une première ébauche des pages afin de coller au plus près des envies du dessinateur et rebondir sur des idées, des petits accidents, des trouvailles purement graphiques, quitte à complètement changer le scénario initialement prévu. D’un point de vue général, je n’ai pas l’impression d’être scénariste avant de travailler sur un projet, au sens où je n’écris pratiquement rien avant de démarrer une collaboration. Je préfère travailler en tandem, en équipe : chacun apporte ses idées, ses envies, sa technique, et on avance ensemble avec le moins d’ego possible, en se laissant porter par le projet.
Camilo Collao > D’abord, Julien m’envoie le découpage case par case de l’épisode avec un texte descriptif. J’en fais un storyboard très rapide, je choisis les cadrages et les angles de vue qui me paraissent les plus judicieux, puis Julien me fait part de son avis sur ce qu’on doit changer, quelle paraît la meilleure manière de montrer telle ou telle chose, etc. Une fois que nous sommes d’accord sur le résultat, j’attaque les planches finales, et dès que j’ai encré assez de pages, je les scanne et je les envoie au trameur, Luc, qui s’occupe d’apporter donner la touche finale aux pages.

Julien, comment s’est passée ta collaboration avec Camilo Collao ?
Julien blondel > Dense, éprouvante, assez acrobatique parfois, mais stimulante à tous points de vue et vraiment gratifiante. Le rythme imposé de 30 pages par mois nous a forcés à revoir complètement nos méthodes de travail, afin d’être productifs sans faire de l’abattage, et à chercher des raccourcis dans le dessin et dans le découpage pour se concentrer sur structure et sur la narration. On parle beaucoup, on échange, on dialogue et on se laisse chacun des portes ouvertes, mais on a dû construire la relation en même temps que le projet. On ne se connaissait pas avant de démarrer Actor’s Studio, et il faut une bonne dose de confiance et de respect pour s’engager avec quelqu’un dans une aventure aussi gourmande et aussi éprouvante. Et au final, c’est vraiment un bonheur.
Et toi Camilo, comment s’est passée ta collaboration avec Julien Blondel ?
Camilo Collao > Une collaboration comme celle ci demande un certain temps de calage et de mise en place, puisque chacun a sa manière de fonctionner et de travailler. Au départ, j’avoue que j’étais plutôt perdu, je ne savais pas vraiment comment m’y prendre et j’étais lent, peu réactif. Par la suite, j’ai fini par trouver une manière d’investir la série, de lui donner une touche plus personnelle. Avec Julien, je crois que nous nous sommes compris, et il m’est beaucoup plus facile de mettre son texte en image maintenant. J’arrive a rebondir dessus, a l’enrichir sans le trahir, comme lui arrive à rebondir sur le dessin.
Concernant le style posons certaines questions spécifiques au dessinateur :
Camilo, comment as-tu appréhendé le fait de travailler uniquement en noir et blanc ?
Camilo Collao > J’adore le noir et blanc, ça a tout de suite été une des grande motivations sur la série. Sur ce premier tome, la ligne est restée très claire et quasiment sans aplats de noir. J’ai essayé de mettre en avant le dessin de la manière la plus simple, la plus lisible. Cependant, je pense que nous utiliserons sans doute davantage de noirs et d’aplats sur les autres volumes, car l’impact des contrastes est l’une des forces du noir et blanc
Selon toi, ton style est-il plutôt manga ou bande dessinée classique ?
Camilo Collao > A mon avis, le trait reste très européen, très inspiré de Moebius et d’Otomo, malgré quelques synthétisations propres aux mangas classiques. Le découpage est quant a lui beaucoup plus encré dans le style japonais, avec des respirations et des accélérations de rythme qui sont des possibilités offertes principalement par le format des bds japonaises.
Et quel type de scène (comique, action etc.) et sur quel type de scénario (seinen, shonen, etc.) préfères-tu dessiner ?
Camilo Collao > J’aime dessiner des scènes qui semblent incongrues. Pour moi, la surprise et l’un des plaisirs majeurs en bande dessinée. En tant que lecteur, j’adore me laisser surprendre par une scène sans en comprendre d’emblée la signification. Il peut s’agir de scènes de meurtre, d’amour, de je ne sais quoi : tout pourvu qu’on soit surpris. Nous avons pas mal travaillé là-dessus avec Julien, nous essayons de privilégier la surprise et d’être le plus original possible, dans un style qui a déjà été revisité des milliers de fois. C’est un challenge très excitant.
Quel a été ta plus grosse difficulté lors de ton travail sur « Actor’s studio » ?
Camilo Collao > La principale difficulté, c’est le rythme de travail imposé de 30 planches par mois. On ne peut pas tout dessiner, il faut donc faire des choix. Ca a été très difficile de mettre en place cette habitude de synthétisation et de tenir le choc sur les six mois de travail qui ont été nécessaires pour le premier volume. C’est un investissement vraiment énorme, et on est amené à se battre avec soi-même assez souvent. J’ai trouvé ça très éprouvant.
Revenons un peu sur le scénario auprès de Julien
Dans l’univers du manga, quel type de scénario te plaît ? Plutôt seinen de type Monster ou 20th Century Boy, j’imagine ?
Julien blondel > Difficile d’échapper aux références du genre, et même si je prends beaucoup de plaisir à suivre les aventures de Naruto, je suis effectivement plus sensible au seinen qu’au shonen ou au shojo. Monster et 20th Century Boy sont d’excellentes séries, mais plus que le scénario, c’est la gestion du rythme, les choix de narration et le découpage qui m’ont vraiment impressionné. Quand j’ai lu Akira, Domu, Coq de combat, ce n’est pas réellement le scénario qui m’a bluffé, mais la façon dont les auteurs utilisaient le format pour le développer. Pour moi, le manga, ce n’est pas tant l’histoire que la façon de la raconter. Julien, Sur quels éléments t’es-tu reposé, inspiré pour traiter des « snuff movies » ?
Julien blondel > Je fais rarement de véritables recherches de documentation quand j’entame un projet, je n’ai pas une approche historique, journalistique ou particulièrement référencée. Quand j’écris de la fiction, je préfère me laisser porter par un vécu, un ressenti, des discussions ou des idées, et on ne sait jamais comment elles naissent où quand elles ont pris forme. Le thème des snuff movies m’intrigue et me fascine depuis plusieurs années, tout comme celui de la téléréalité, de la dérive de nos médias ou de l’évolution de nos mentalités dans une société entièrement dédiée à la consommation et au rapport à l’image. J’avais envie d’utiliser ces thèmes pour réfléchir et pour imaginer un avenir possible de notre société. Même si Actor’s Studio reste de la fiction, notre monde a déjà une bonne longueur d’avance en matière de sordide, de voyeurisme et de criminalité.

Comment avez vous été amené à travailler sur « Actor’s studio » ?
Julien blondel > C’est une envie que j’avais depuis longtemps, et que j’avais amorcé en travaillant sur un one-shot avec l’ami Gérald Parel, mais le projet avait sérieusement refroidi les éditeurs à qui nous l’avions proposé. Ils étaient tous assez frileux quant au traitement de ce genre de thème en format franco-belge, et je peux vraiment le comprendre. Quand les Humanoïdes Associés ont lancé la collection Shogun, j’ai rencontré Guillaume Dorison qui cherchait des histoires plus adultes, en vue de développer un catalogue seinen. L’histoire lui a tout de suite plu, le thème et le traitement collaient avec sa recherche de sujets plus durs, et le projet s’est emballé très rapidement.
Camilo Collao > J’ai été attiré par le format à la japonaise, l’idée de raconter une histoire par épisode de 30 pages, avec un rythme de parution élevé, qui change du format franco belge assez étroit de 46 pages. Le travail en noir et blanc a été un des autres facteurs déclencheurs pour ce projet.
Julien, Es-tu satisfait de ton travail sur « Actor’s studio » ?
Julien blondel > On n’est jamais satisfait de son travail, et ça me paraît indispensable, car c’est la preuve qu’on cherche toujours à évoluer et à se remettre en cause. J’ai l’impression d’avoir beaucoup appris grâce à Actor’s Studio, en terme de rythme et de découpage notamment, mais le plus dur est devant nous : ce qui va vraiment compter, c’est la façon dont la série va tenir ses promesses sur le long terme, en continuant de surprendre et de captiver les lecteurs.
Quel serait la pire critique qu’on pourrait faire de ton travail ?
Julien blondel > Aucune critique n’est vraiment dure si elle est réfléchie, argumentée, ou qu’elle met le doigt sur quelque chose de juste, même si ça ne concerne qu’un seul lecteur. La seule chose qui me dérange, ce sont les retours des intégristes, les avis à l’emporte-pièce où l’on sent bien que ce n’est pas l’histoire, le dessin ou le livre en lui-même qui posent vraiment problème, mais simplement le fait que ce « manga » soit fait par des européens. Un peu comme si le rap devait rester la chasse gardée des noirs américains ou que seuls les Brésiliens avaient le droit de jouer au foot. Je n’aime pas les jugements trop « étriqués ».
Sur quels autres projets travailles-tu ?
Julien blondel > En parallèle d’Actor’s Studio, je continue de développer des projets de jeux, je travaille pour la presse et j’écris le scénario de cinq séries de bande dessinée à paraître chez Delcourt, Soleil et les Humanoïdes Associés. Plusieurs autres projets sont déjà en lancement, mais selon l’expression d’usage, nous aurons l’occasion d’en reparler.
Et toi Camilo ?
Camilo Collao > J’ai quelques projets oui. Dans un premier temps, il y a un one-shot chez Carabas, un livre de 80 pages tout en couleurs qui est presque fini. Après, sûrement un polar surréaliste, mais je ne peux pas vous en dire plus pour le moment.
Un petit mot pour vos lecteurs ?
Julien blondel > Merci de nous lire ! Ca paraît peu, mais c’est déjà beaucoup.
Camilo Collao > Cher lecteurs, ne considérez plus le manga comme du manga, le comic américain comme du comic, ou le franco-belge comme du franco-belge. Cette normalisation commode nous fait trop souvent oublier que tout ça, au final, ce n’est que de la bande dessinée. Le métissage au niveau des styles et des formats, donne déjà lieu a des merveilles, et même si elles sont rares, c’est vraiment tout ce qui compte
Merci beaucoup à Julien Blondel, Camilo Collao et aussi aux éditions Shogun, tout particulièrement à Anne Caisson






