Génération otaku (Hiroki Azuma/ Hachette)

Il ya près d’un an, j’écrivais un petit article sur un livre portant le nom de "Otaku, les enfants du virtuel".

Un excellent article de Thierry Hoquet (maître de conférences au département de philosophie de l’université Paris X Nanterre. Il est secrétaire de rédaction de Corpus, revue de philosophie, directeur scientifique du site www.cnrs.buffon.fr et membre du conseil d’administration de la Société française d’histoire des sciences et des techniques (SFHST)) s’attaque au récent livre d’un philosophe japonais de Hiroki Azuma, sur les otakus : Génération otaku. Les enfants de la postmodernité, Paris, Hachette Littératures, 2008, 18 euros. Cet article s’intitule "La culture manga et ses fétiches".

10 ans après Otaku, les enfants du virtuel, ce nouveau livre sur le sujet offre une nouvelle vision du phénomène. N’ayant pas lu l’ouvrage mais simplement l’article de Thierry Hoquet, il me semble que son approche se veut plus engagée, plus analytiques que l’ouvrage de Etienne Barral. Je m’avance beaucoup (j’écrirais un nouvel article sur le sujet quand j’aurais lu l’ouvrage), mais sans doute est ce du à la différence d’approche entre un journaliste comme Etienne Barral et un philosophe comme Hiroki Azuma. D’autant que Hiroki Azuma, et nous le verrons, cherche avant tout à démontrer quelque chose par l’intermédiaire de son ouvrage.

Pour reprendre les propos de Thierry Hoquet, Hiroki Azuma inscrit l’otakusime dans le cadre de la postmodernité, celui-ci étant marqué par plusieurs caractéristiques "déclin des « grands récits » ; généralisation des simulacres ; création dérivée jouant avec des codes – tous points qu’Azuma formalise dans ce qu’il appelle l’« écroulement du modèle-arbre » et auquel il substitue une structure comme un « ensemble de bases de données » (p. 97-101)"

Par exemple, l’auteur citerait la fin de grand héros au profit de l’apparition de personnages commerciaux (il oppose Gundam à Diggi charat).

Thierry Hoquet, comme le vieux dans son article sur Captain Naruto "La Chronique : Naruto, cet animal !" et son article "Le snob, l’écart, l’étoile " évoque la thèse d’ Hiroki Azuma :

Appliquer les théories de Kojeve au phénomène Otaku. Dans son oeuvre "Introduction à la philosophie de l’Histoire ; Kojève présente les deux seules « voies d’existences » envisageables selon lui après l’effondrement des « grands récits » : « l’animalité » et « le snobisme » .

L’animanité correspond à "la poursuite de la satisfaction des besoins en dehors de toute valeur transcendante ; d’autre part, « le snobisme », le maintien désabusé et purement formel des restes des grands récits (« les rituels »). L’animalité serait américaine, le snobisme japonais (cf articles précités de le vieux).

"Les otaku connaitraient, selon Azuma, un processus d’« animalisation » dans le mode de satisfaction de leur désir. Loin d’être une attitude snob, la culture otaku serait simplement une manière presque animale de satisfaire facilement des besoins. Il n’est peut-être pas le mode culturel qui permet d’échapper à ce que Kojève appelait l’animalisation, mais Azuma nous montre que la culture otaku n’en constitue pas moins une forme culturelle à part entière" (cf article précité de Thierry Hoquet)

Hiroki Azuma prend l’exemple de Diggi charat, avec l’utilisation d’oreilles de chat.

Si vous disposez des liens vers les articles du vieux et de Thierry Hoquet, je me permets de reprendre cette extrait de note de Kojève qui constitue au fond, l’origine de tous ces débats :

"C’est à la suite d’un récent voyage au Japon (1959) que j’ai radicalement changé d’avis sur ce point. J’ai pu y observer une Société qui est unique en son genre, parce qu’elle est seule à avoir fait une expérience presque trois fois séculaire de vie en période de " fin d’Histoire ", c’est-à-dire en l’absence de toute guerre civile ou extérieure (à la suite de la liquidation du "féodalisme " par le roturier Hideyoshi et de l’isolement artificiel du pays conçu et réalisé par son noble successeur Yiyeasu). Or, l’existence des Japonais nobles, qui cessèrent de risquer leur vie (même en duel) sans pour autant commencer à travailler, ne fut rien moins qu’animale.

....La civilisation japonaise " post-historique " s’est engagée dans des voies diamétralement opposées à la " voie américaine ". Sans doute, n’y a-t-il plus eu au Japon de Religion, de Morale, ni de Politique au sens " européen ou " historique " de ces mots. Mais le Snobisme à l’état pur y créa des disciplines négatrices du donné " naturel "ou " animal " qui dépassèrent de loin, en efficacité, celles qui naissaient, au Japon ou ailleurs, de l’Action " historique ", c’est-à-dire des Luttes guerrières et révolutionnaires ou du Travail forcé. Certes, les sommets (nulle part égalés) du snobisme spécifiquement japonais que sont le Théâtre Nô, la cérémonie du thé et l’art des bouquets de fleurs furent et restent encore l’apanage exclusif des gens nobles et riches. Mais, en dépit des inégalités économiques et sociales persistantes, tous les Japonais sans exception sont actuellement en état de vivre en fonction de valeurs totalement formalisées, c’est-à-dire complètement vidées de tout contenu " humain " au sens d’" historique ". Ainsi, à la limite, tout Japonais est en principe capable de procéder, par pur snobisme, à un suicide parfaitement " gratuit " (la classique épée du samouraï pouvant être remplacée par un avion ou une torpille), qui n’a rien à voir avec le risque de la vie dans une Lutte menée en fonction de valeurs "historiques " à contenu social ou politique. Ce qui semble permettre de croire que l’interaction récemment amorcée entre le Japon et le Monde occidental aboutira en fin de compte non pas à une rebarbarisation des Japonais, mais à une "japonisation " des Occidentaux (les Russes y compris).

....Or vu qu’aucun animal ne peut être snob, toute période post-historique "japonisée " serait spécifiquement humaine. Il n’y aurait donc pas d’" anéantissement définitif de l’Homme proprement dit ", tant qu’il y aurait des animaux de l’espèce Homo sapiens pouvant servir de support " naturel " à ce qu’il y a d’humain chez les hommes. Mais, comme je le disais dans la Note ci-dessus, un " animal qui est en accord avec la Nature ou l’Être-donné " est un être vivant qui n’a rien d’humain. Pour rester humain, l’Homme doit rester un " Sujet opposé à l’Objet ", même si disparaissent " l’Action négatrice du donné et l’Erreur". Ce qui veut dire que tout an parlant désormais d’une façon adéquate de tout ce qui lui est donné, l’Homme post-hlstorique doit continuer à détacher les " formes " de leurs " contenus ", en le faisant non plus pour trans-former activement ces derniers, mais afin de s’opposer soi-même comme une " forme " pure à lui-même et aux autres, pris an tant que n’importe quels "contenus ". " (http://www.leconcombre.com/biblio/kojeve/fin-de-l%27histoire-01.html)

Je n’aurais jamais la prétention de remettre en cause les propos d’auteurs sans doute beaucoup plus intelligents que moi, surtout dans un domaine (la philosophie) où j’avoue ma grande ignorance, mais ces articles me paraissent sur certains points incertains, notamment du fait qu’ils présupposent que le manga est né au XX ème siècle et que des mangas comme Diggi Charat ne reprennent rien à un historique passé. Toutefois, le livre de Azuma semble plus s’attacher au contenu qu’à la forme, celui-ci reconnaissant que graphiquement, il existe tout de même un certain héritage.

Mais, je ne sais pas si Kojeve considère des rouleaux imprimés du 17ème siècles avec des scènes de pets d’un grand snobisme (il parle de la cérémonie du thé, du no mais aucunement des estampes). De même, rattacher le hentai (manga pornographique) hors de son contexte, à savoir, une longue tradition d’estrampe érotique me parait périlleux. Et peut on dire que Kojeve soit vraiment "objectif" quand il compare Etats Unis e Japon.

Enfin, à propos du processus d’animalisation, là encore, il me paraît personnellement aberrant de parler de Diggi charat sans dire que les premiers rouleaux de l’an 1000 reprenaient des scènes où des animaux jouaient le rôle d’humain, ou encore sans citer tous les rouleaux où l’on retrouve des personnages melant animal et humain comme les Tengus. L’antropomorphisme n’est pas l’apanage du Japon du XXè siècle. Après, il y a cette question qui m’a toujours taraudé l’esprit : la reprise des éléments mythologiques, folkloriques japonais (ou européens) tient il d’un manque d’imagination des auteurs ou d’une véritable volonté de les incorporés.

De plus, l’estampe japonaise était également comme le manga, un produit de consommation que l’on regardait et que l’on jetait. A ce sujet, je finis sur un dernier mot qui ne me parait pas anodin mais que je n’ai ni lu dans les articles du vieux ni celui de Thierry Hoquet : Hiroki Azuma fait parti du mouvement superflat de Takeshi Murakami (voir mon article sur son nouveau studio et ma chronique de space ee dans laquelle j’évoque ce mouvement). En quoi cela est ce important ? tout simplement car il faut savoir que ce courant tant à démontrer par un certain traitement de l’image, une déstructuration des objets, l’absence de point de vue, de profondeur et de perspective, la superficialité et la surconsommation du monde (voir les articles de Hiroki Azuma, notamment Superflat Japanese Postmodernity, cet article énonce d’ailleurs l’essentiel de la théorie de Hiroki Azuma). Et Azuma n’indique pas qu’il voit dans la culture Otaku d’une destructuration de l’histoire japonais plutôt qu’un héritage ?

Dans tous les cas, le philosophe, comme Murakami ont le mérite de donner à la pop culture japonaise un rôle bien plus noble que celui que l’on a pu lui donner pendant longtemps !

PS : je me réserve le droit de modifier complètement cette article après la lecture de l’ouvrage !

Ressource sitographique :

- "La culture manga et ses fétiches"

- Superflat Japanese Postmodernity

- OTAKU les enfants du virtuel

- "Le phénomène otaku ou l’autisme technologique de la génération montante"

- "Les Skybloggueurs sont-ils des Otakus ?",

- http://www.leconcombre.com/biblio/kojeve/fin-de-l%27histoire-01.html

- La Chronique : Naruto, cet animal !"

- "Le snob, l’écart, l’étoile