Bokurano - notre enjeu- (Mohiro Kitoh / Asuka) note 7,5/10
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mercredi 14 mai 2008, par rambijey
La difficulté de qualification du public visé par une oeuvre est une question particulièrement épineuse dans le monde du manga. En effet, comme me le signifiait par exemple Sachiko Kamimura à propos de City Hunter "Lorsque j’ai travaillé sur city hunter, on m’a prévenu que le créneau horaire était familial. On m’a demandé de faire attention vis-à-vis des gestes etc. Mais même si parfois certaines scènes sont osées , le coup de massue de Kaori arrive toujours à la fin et Ryo est puni pour son comportement. Finalement, il n’y pas eu de problème car les scènes se terminent toujours par un gag. Ce gag permettait de dédramatiser et de faire en sorte de ne pas choquer les jeunes filles."Celle-ci devait nous indiquer un peu plus tard que City hunter n’avait pas choqué grand monde.
Il est clair que l’import d’un titre peut se révéler délicat, les classifications de public n’était pas les mêmes qu’au Japon. Ainsi, la violence dans le manga n’est qu’un simple exutoire, le japonais distinguant de manière évidente la fiction de la réalité (voir sur le sujet mon article Dreamland Japan : Writings on Modern Manga (Frederik L. Schodt)). La violence n’est donc pas perçue de la même façon au Japon.

Cette vision spécifique de la violence sous le prisme de la fiction a pour conséquence que l’import de titre violent ou, le cas échéant, choquant en France nécessite une attention toute particulière, le public français ayant une conception différente. Dans le cas contraire, l’éditeur est souvent dans l’obligation d’arrêter la production du titre, comme à l’époque Golden Boy chez dynamic vision ( voir mon interview de Cedric Ventroyen, ancien chargé de la communication chez Dybex : "Certains se souviennent de manga édités avec Dynamic vision comme Berserk ou Golden boy pourquoi avoir arrêté ? > Lorsque nous sommes devenus éditeurs d’animation japonaise, il a été difficile, pour des raisons de ressource de gérer à la fois l’édition de manga et d’animation et nous avons décidé d’arrêter les mangas. Après, pour Berserk, nous avons du stopper l’édition pour des raisons de droit, et pour Golden Boy, la série commençait à devenir en contradiction notre politique éditoriale ?"). De même, nous ne pouvons que nous souvenir de l’épisode Hokotu no ken (Ken le survivant) parfaite illustration de la difficile question de l’introduction de un titre violent en France.
Le deuxième point important, lié à cette question de gestion, est sans doute l’impossibilité de se fier à la charte graphique d’un manga pour définir un public cible. C’est ainsi qu’un titre comme crayon shin chan s’adresse en apparence à de jeunes enfants en raison de son trait extremement simple mais vise en réalité un public au moins adolescent, voir adulte. Ainsi, le dessin peut se révéler extremement trompeur.
Comme d’habitude, pourquoi diable écrire une trentaine de ligne sur ce sujet ? Tout simplement car Bokurano fait partie de cette catégorie de titre qu’il faut appréhender avec une certaine distance et une certaine connaissance du sujet. Dans le cas contraire, Bokurano risque de connaître le même destin que le premier titre de Mohiro Kitoh paru aux éditions Glénat : Narutaru . Seul deux volumes de cette série sont parus, Glénat s’étant rendu compte que le style plutôt enfantin de l’auteur cachait un titre sombre, violent voir torturé rappelant la littérature contemporaine de Ryu Murakami. Nous ne rentrerons pas ici dans la controverse mais il est vrai que les titres violents sont souvent sujets à discussion ; n’en témoigne les critiques autour de Elfen Lied, ou Gantz.
Bref, pour revenir à nos moutons, que penser de Bokurano ?

Pour résumer l’histoire, un groupe de jeunes enfants découvre par hasard un laboratoire dans une grotte. Ils font alors la rencontre d’un étrange chercheur. Ce chercheur leur propose de jouer à un jeux vidéos. Dans ce jeux, les enfants doivent piloter un robot afin de lutter contre des envahisseurs. Si le jeux semble au départ amusant pour ces enfants, ils se rendront rapidement compte qu’il ne s’agit nullement d’un jeux. Au contraire, ils joueront chacun à leur tour leur vie. Chaque chapitre sera l’occasion d’analyser chaque enfant et par la même les difficultés sociétales que connait le Japon moderne (le conflit inter génération, le clivage au Japon entre puissant et faible etc.).
Bokurano n’est clairement pas un manga sur la thématique des méchas comme les autres. En fait, Bokurano est un véritable trompe l’oeil "mangatique". La thématique apparente, "les méchas" n’est en fait là que pour poser un décor. Il est ainsi donné aux enfants un incommensurable pouvoir quasi divin, et le lecteur peut ainsi analyser la psychologie des personnages. Au délà de la thématique, l’auteur se délecte de la confusion créé dans l’esprit du lecteur à l’aide de flash back et d’une technique narrative proche de la technique du récit enchâssé en littérature (technique consistant à faire raconter par le personnage d’un récit un autre récit à la manière des milles et une nuit (ainsi, nous suivons le combat d’un enfant, nous racontant son quotidien, lorsque l’un des personnages de son récit, à savoir son père surgit dans la scène d’action)).
Cette technique s’avère efficace pour semer la confusion et proposer un récit original. Cette confusion est renforcée par le style graphique de l’auteur. Les traits sont extrêmement fins et légers, rappelant quelque peu 20th century boy. C’est assez rare mais certains personnages ont des traits asiatiques. Dans l’ensemble, les personnages sont assez sveltes et filiformes. Cet aspect, allié à un coup de crayon très léger et des décors souvent vides et aérés donne une certaine impression de mystère (Otomo maniait cette gestion du vide à la perfection). Cette technique a d’ailleurs été utilisé par XXX holic pour renforcer l’esprit mystique du titre. Certain reprocheront le manque d’appui du trait (les shonens tendances utilisent plutôt des traits très noirs, appuyés et certains titres misent sur des méchas au character design travaillés), et le manque de décor, mais je trouve personnellement que cela donne une atmosphère tout à fait particulière. Le style narratif made in Mohiro Kitoh allié à un graphisme plein de légerté ainsi qu’à un découpage bien spécifique font de Bokurano un titre hors norme. L’analyse de la société japonaise et de la psychologie des personnages s’y révèle tout à fait pertinente. Bokurano constitue un excellent titre où Mohiro Kitoh démontre toute sa maîtrise du paradoxal et du contradictoire !







