En poursuivant ma traversée des années 60 - 70 japonaise en manga (je risque d’en avoir pour un certain temps, désolé pour ceux que ça n’intéresse pas), je ne pouvais que me procurer a drifting life de Yoshihiro Tatsumi. J’aurais pu attendre sa sortie en France mais bon... je n’ai pas pu, trop long.

Je me suis donc acheté la version en anglais de l’oeuvre autobiographique de Tatsumi et quelle claque. Au sens propre comme figuré. Car vous vous prenez quand même plus de 800 pages dans la tête dévoilant la jeunesse de Tatsumi jusqu’à la véritable création du mouvement Gekiga à la fin des années 50, début des années 60.

J’hésite à présenter le Gekiga. Si je n’écris qu’une ligne, je sais que certains ne me louperont pas en commentaire, mais en même temps, je préfère rester concentrer sur l’oeuvre plutôt que sur le courant que j’ai déjà présenter mainte fois, notamment dans mon dernier article sur l’enfer de Tatsumi. Je vais donc plutôt présenter le Gekiga mais à travers Drifting life.

La jeunesse de Tatsumi (Hiroshi dans le texte) est comme celle de nombreux enfants. Abreuvée d’oeuvre de Tezuka alors, le manga est en pleine émulsion. Tout le monde ne parle et ne voit que par Tezuka. C’est donc en s’inspirant des oeuvre de Tezuka que Tatsumi débute à la fin des années 40 en produisant des Yonkamas (quatre cases verticales) avec un style humoristique. A cette époque, le journal manga shonen, comme d’autres journaux pour enfants, développe une véritable interaction avec son jeune lectorat, leur proposant d’envoyer des mangas pour publier les meilleurs voir donner quelques récompenses en plus d’une citation. A cette époque, les enfants se procurent les mangas dans des magasins de prêt de livre, les japonais n’étant pour la plupart pas suffisamment fortuné pour acheter des livres (puis nous sommes en plein après guerre et les ressources sont rares)

A drifting life (Yoshihiro Tatsumi/ Drawn and (...)

Comme son frère (alors malade mais également passionné de manga et auteur), Tatsumi envoie ses mangas et parvient, à force d’acharnement, à être souvent publié. Il sera d’ailleurs remarqué par Tezuka, étudiant à l’université de médecine d’Osaka, proche de chez lui (la ville d’Osaka a été très importante dans l’histoire du manga) et commencera à rédiger des histoires plus longues suites aux recommandations de Maître Tezuka. D’ailleurs, tout au long de sa vie, Tatsumi sera un peu complexé devant l’oeuvre de Tezuka (le Gekiga n’était selon lui qu’un petit bateau dans l’océan d’oeuvre créé par Tezuka) et il ne se comparera d’ailleurs pas vraiment à lui.

La jeunesse de Tatsumi est également l’occasion de découvrir d’autres oeuvres majeures de cette époque comme Sazae san ainsi que le contexte difficile d’un japon en pleine reconstruction.

Les premiers succès dans le gag manga en yonkama passés, Tatsumi se met à travailler sur des histoires plus longues, mais toujours pour un public jeune, en adaptant des contes notamment sous l’influence du cinéma étranger.

Mais progressivement, le jeune Tatsumi, passionné de cinéma se rêve à créer un manga plus réaliste, plus proche de la réalité. Sa carrière prend un tournant lorsqu’il rencontre l’éditeur émergent, Hinomaru Bunko, et son patron, instrument selon ses propres mot de la création d’un nouveau type de manga.

Peu à peu, Tatsumi évolue. Pour quelle raison fait il du manga ? suite à la sortie du film Godzilla, de l’émulsion créative de Hinomaru où de nouveaux créateurs font sans cesse leur arrivée, Tatsumi se dirige vers un nouvel objectif : un travail expérimental libre des conventions de format imposé par le manga, un manga qui n’est pas du manga.

Ses débuts sur cette nouvelle voie sont pénibles. Il ne parvient pas à avancer. Piétine. Il ne parvient pas à trancher entre adjonction de scènes d’actions et de trames plus narratives. Son frère, bien qu’en désaccord avec lui sur le manga l’aide en lui présentant sa vision du manga : une simplification extrême où chaque trait joue un rôle ; une vision à l’opposé du travail du moment de Tatsumi qui multiplie les plans visuels pour produire des effets psychologiques différents. Chaque épisode de la vie de Tatsumi est également agrémenté des évènements qui l’ont marqué à cette époque comme un tube de Shimakura Chiyoko

ou Season of the sun, adaptation au cinéma du livre du même nom, grand succès de l’époque

Plus Tatsumi évolue plus son manga a tendance à offrir une certaine visualisation en temps réel, au grand désarroi de son frère qui considère le manga comme un support bien différent du cinéma. Mais Tatsumi défend corps et âme un manga différent d’un manga uniquement basé sur l’humour et l’action.

Détail intéressant, dans les films ayant influencé son travail, Tatsumi cite "des gens sans importances" de Jean Gabin où l’utilisation du brouillard s’accorde selon lui à perfection avec l’histoire d’amour au centre de l’histoire

Grâce à d’autres auteurs comme Masahiko Matsumoto parvenant selon lui à créer une atmosphère totalement nouvelle et à parfaitement jouer avec la perspective en utilisant des cases plus grandes inspirées du cinéma mais s’adaptant au manga, Tatsumi poursuit sa lente mutation.

Une période s’ouvre ensuite pour Tatsumi où il part pour Tokyo afin de rejoindre un "pool" d’auteurs censé améliorer la productivité des auteurs pour le journal "shadow".

Mais les auteurs dont tatsumi ne parviennent pas vraiment à avancer, trop habitué à travailler en solitaire.

Peu de temps après, Hinomaru tombe en faillite et Kuroda, l’un des dirigeants de Hinomaru, crée une revue appellée "City" en reprenant les auteurs de Shadow. Le temps passe, Tatsumi devient même éditeur pendant un temps et le projet de Kuroda s’écroule, celui-ci dilapidant l’argent prévue pour le projet en boisson.

Mais c’est bien pour le "City" numéro 12 que Tatsumi propose pour la première fois le terme "gekiga", pour différencier son manga du manga pour enfants. Le manga poursuit son évolution avec lui et certains best seller apparaissent comme la série Golgo 13.

La tour de tokyo se construit petit et finalement, Tatsumi ouvre le 5 janvier 1959 le gekiga workshop, avec Susumu Yamamori, Ishikawa Fumiyasu, Masaaki Sato, Motomitsu K et Shoichi Sakurai. Au départ, le projet est simplement pour ces auteurs de travailler ensemble, mais Susumu propose que tous travaille sous une seule et même bannière reflétant une volonté et des objectifs commun : le gekiga. Les années 60 débutent au japon et une l’ère de prospérité économique prend une nouvelle dimension

Tatsumi écrit alors le manifeste du gekiga pour un nouveau type de manga et lance son magazine Sky craper (gratte ciel). Lorsque Tatsumi présente son projet à "son éditeur historique", il évoque trois idées :

- la première , de faire face à la stigmatisation des librairies d’emprunts dans les journaux et de créer un label permettant de distinguer leurs mangas des mangas pour enfants ;

- la seconde, de travailler comme un groupe pour avoir plus d’impact ;

- la troisième de développer un nouveau genre capable de rivaliser avec les magazines de manga.

Si ce gekiga workshop va progressivement s’effriter, chaque membre du groupe ne parvenant à véritablement s’astreindre à travailler pour le groupe et non individuellement, voir même à travailler tout court, Tatsumi va véritablement trouver l’essence de son gekiga : une structure de dialogue minimaliste, une expression majoritairement visuelle et surtout une certaine rage, colère qu’il developpera suite à sa participation à la manifestation en juin 1960 contre la signature du traité de coopération militaire entre les japonais et les américains

Tatsumi est relativement peu politisé, enfermé dans ses mangas mais comprend alors en visualisant le monde exterieure, cette ferveur étudiante, toute la puissance de la rage qui devrait maintenant faire partie intégrante de son oeuvre. Tatsumi, appelé tout au long de son oeuvre Hiroshi, n’a d’ailleurs toujours pas terminé sa recherche sur le gekiga...

Drifting life est une oeuvre qui doit absolument sortir en France.

Il s’agit d’un véritable témoignage d’une vie dédiée au manga et de manière plus profonde d’une recherche d’une représentation visuelle de la réalité grâce à la bande dessinée.

J’admire cette pugnacité, ce travail, cette astreinte de vie. On dit toujours que les mangaka travaillent énormément. C’est vrai et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je trouve qu’ils méritent à minima un certain respect.

Mais Yoshihiro Tatsumi joue tout de même dans une autre catégorie du fait de sa démarché. Sans vouloir paraître prétentieux, je pense que trop peu de mangaka réfléchissent vraiment sur leur démarche artistique et disposent pas nécessairement d’un regard critique sur leur création. On le voit bien dans ce titre, c’est grâce à la remise en question que Tatsumi avance (ou recul, parfois)

Tout d’abord, l’ouvrage drifting life est en lui même géniale. Je sais que c’est un ouvrage typiquement "bobo" mais si cet article ne parvient ne serait ce qu’une personne à lire ce manga, j’en serais heureux. C’est à la fois un témoignage d’une époque, d’un métier mais surtout d’une définition a contrario du manga. le périmètre du manga est souvent restreint au shonen, shojo et à quelques seinen. Drifting life, c’est autre chose.

On y perçoit toute la passion d’un homme, ses rêves et déceptions. Tatsumi a un véritable complexe par rapport à Tezuka. Mais je pense personnellement (peut être est ce une erreur mais je le pense) que ces deux auteurs n’ont pas cherché la même chose. Tatsumi a finalement toujours tenté de proposer autre chose que ce qui existait. Par définition, il n’a donc jamais pu atteindre des volumes de ventes digne de Tezuka ou des plus grand shonens. Mais lorsque l’on se refuse à aller sur la route et à marcher dans les sentiers battus, il est normal de ne pas voir les mêmes chose.

Drifting life synthétise ce que cet homme a vu en passant par les sentiers battus qu’il a suivi. Et que c’est bon. J’ai littéralement dévoré l’oeuvre. Encore une fois, son style est assez loin de ce que vous avez l’habitude de lire : plus réaliste, moins caricatural, moins imagé que ce soit dans les traits ou dans les choix de plans par rapport au manga classique.

Le travail de Tatsumi est un mélange de travail de simplification typiquement japonais (quoi que lorsque l’on lit Vagabond, on voit bien que cela n’est pas toujours vrai) et de réalisme (par exemple, lorsque l’auteur montre le évènements qui ont marqué cette époque).

L’ouvrage amène à décrire comment l’auteur en est arrivé à son Gekiga, notamment sous l’influence de son frère, un mangaka croyant à l’essence simplificatrice du manga et assez peu contemplatrice. De ce point de vue, le Gekiga a peut être apporté une dimension psychologique importante que l’on retrouve d’ailleurs plus généralement dans les oeuvres féminines. Rien n’est moins sur. En tout cas, on ne peut que regretter que ce courant se soit diffusé dans la sphère plus généraliste du manga et n’est pas perduré. Je me demande ce qui l’en serait aujourd’hui dans le cas contraire. Dans tous les cas, Drifting life est véritablement un gekiga à lire (respectons la démarche de l’auteur et n’appelons pas son oeuvre du manga)

pour aller plus loin :

Lire le mémoire réalisé à l’occasion du travail d’adaptation de l’oeuvre japonaise en anglais, un travail remarquable au passage de la maison d’édition Drawn and quaterly